La chronique de Loïc et Olivier #5 - Du sol au ciel : sois bio et tais-toi

La chronique de Loïc et Olivier #5 - Du sol au ciel : sois bio et tais-toi

Loin de la ville notre vie est dans la vigne.
Il fait beau ce matin, nous marchons dans les rangs.
Le soleil n’a pas encore apporté ses ondes chaudes.
La fraîcheur et l’humidité au soleil levant concentrent les arômes de la nature.

Au bout de la parcelle, il y a la lisière de la forêt. Les arbres à fleurs blanches envoient dans cette petite brise plein est des senteurs délicates et apaisantes...

L’herbe douce dense sous nos pieds amortit les pas comme un tapis, pas un bruit si ce n’est celui des oiseaux.
Cette année, il y a beaucoup de menthe, en la foulant il y a des notes fraîches et toniques qui nous entourent.
Sur le chemin, des traces d’animaux montrent leur passage pendant la nuit.

Nous regardons l’horizon, le vert des jeunes rameaux commence à changer la couleur de cette étendue.
En contraste avec la diffusion de cette couleur crue, la lisière de la forêt marque une rupture plus sombre, comme une côte sur cette mer de verdure.

Nous sommes dans un îlot : une part de la nature que nous partageons avec une infinité de vie.
Tout est dans un bel ordre, l’herbe verte tondue de peu laisse émerger les pieds bien dessinés. Les jeunes rameaux poussent fiers et droits et laissent entrevoir à leurs extrémités les toutes petites futures grappes.
Olivier rappelle Ralf son chien qui est parti tout à la joie de courir quelques lapinous. Pourquoi je dis ça, Olivier n’a pas de chien, l’herbe sans doute…

Rameau au soleil
Rameau au soleil

Bienvenus dans notre cinquième chronique, celle du printemps ! La vie est belle.

Dans notre métier de vigneron, c’est le moment du rush. Il faut accompagner cet univers pour permettre aux grappes de s'épanouir.
Tous nos gestes leur sont dédiés. Tout va vite. Ce n’est évidemment pas la vitesse végétale qui nous fait accélérer. C’est la concomitance des actions qu’il y a à mener.

Le vigneron travaille sur quatre étages.
Cet hiver nous avons travaillé le premier étage : le cep en lui même. Ca c’est fait.
Les trois autres niveaux sont : le sous sol par sa profondeur, le rez de chaussé qui est le sol et le troisième la construction végétale de l’année : branchage, feuillage et grappes.

Malgré la petitesse de notre vigne, chaque geste sur les pieds se mesure en journées.

Tous ces sujets sont ceux de notre travail, de temps d’organisation des tâches. Ce sont aussi des sujets idéologiques qui vont nous positionner dans notre conscience, notre action et notre représentation environnementale.

Vous l’avez compris, c’est le moment de l’action, mais surtout le moment de choix éthiques, d’engagements.
Je vous propose aujourd’hui de partager ce parcours et quelques bonnes nouvelles que je garde pour la fin.

On est partis ! Pour la Mésopotamie...

C’est où la Mésopotamie ?

Originellement la vigne vient de Mésopotamie. En terme d’évolution, son biotop est plus chaud et sec que notre climat océanique tempéré. Huummm, tempéré à la sauce bouleversement climatique. Comme le gulf stream commence à lever le camp, la tempérance climatique aussi.

En gros, la vigne sortie de sa climatologie de naissance est soumise chez nous à des risques pour lesquels elle n’est pas programmée par mère nature. La conjugaison d’humidité et de chaleur font la joie d’une palette de vilaines pathologies cryptogamiques : des champignons. Ils vous refont un vignoble en deux deux.

Le vigneron est dans une nécessité de prémunir et de guérir la vigne de ces pathologies. On ne lui donne pas de cachets, ni ne faisons de piqûre, nous faisons des traitements par pulvérisation. Il est bon de rappeler que tous les vignerons font des traitements, même les vignerons bios. Si ces nombreuses maladies sont laissées sans soins, elles dévastent les vignobles.

L’an dernier, au mois de juin notre vieux tracteur de 1972 s’est mis en grève, nous privant de traitement. En quelques heures, sur un temps très ensoleillé après de grosses pluies, le mildiou a décidé arbitrairement de décimer la moitié de notre récolte.
Bon depuis Olivier a fait une restauration complète de notre tracteur de collection, ouf.

Pour ramener les choses à notre quotidien de néo vignerons, le choix des moyens d’actions doit découler d’une compréhension de toutes leurs implications. Et là, pas facile.

Notre ligne directrice est évidemment celle d’un respect absolu de notre écosystème, autant que faire se peut.

Papa Bio

Nous avons repris l’exploitation avec les moyens techniques laissés par papa.

Bien en avance sur son temps, dans le périmètre hyper productiviste de Pauillac, sa philosophie de trente millésimes était de travailler sur des canons bios. Et des canons, il en aura fait des bons.

Cette vigne joliment posée dans les bois, ce havre de paix, c’est lui qui l’a paysagé avec une sensibilité aux équilibres naturels très visible.

Nous sommes dans cette communauté éthique avec lui, mais dans un contexte où la pression sociétale et les moyens d’investigations analytiques sont plus pointus.

Notre premier postulat est de bannir toutes molécules de synthèse et de lutter contre les maladies de la vigne uniquement avec des produits naturels, selon les principes bios.

Tout n’est pas aussi bio... que l’on veut bien nous le dire

La méthodologie bio préconise l’utilisation du soufre et du sulfate de cuivre.

Son succès moral vient en réaction du tout chimique de l’après guerre et des trente glorieuses. Modèle intensif qui a permis de nourrir les populations, faut-il le rappeler, mais dont les effets néfastes sur la santé publique et l'environnement ne sont plus à prouver. N’en déplaisent aux lobis néandertaliens de la chimie et des autorités agricoles. Ils s'autodétruisent dans l’incapacité d’un mea culpa et de nouvelles propositions. Ils en auraient pourtant les moyens techniques et financiers. By by Bayer.

Jamais !
Jamais !

La philosophie du bio, le non recours à des molécules cancérigènes et autres monstruosités nous est un fait acquis.

Pourtant puisque l’heure est aux questionnements, le modèle bio est-il aussi parfait que l’opinion publique semble le percevoir ?

Le sulfate de cuivre n’est pas un produit neutre. Il est obtenu industriellement comme sous-produit du décapage chimique du cuivre par l'acide sulfurique. Sa dangerosité est pointée du doigt par l’Europe qui en a drastiquement limité les quantités autorisées.
Premier écueil avec la méthode bio.

Le deuxième est la limite de son efficacité. Avec des écarts climatiques quotidiens trop contrastés, avec une fréquence d’épisodes pluies / canicules trop rapprochés, le sulfate de cuivre ne peut suffisamment prévenir ni curer les maladies de la vigne. Même à haute dose.

Dans des années difficiles comme 2018, l’efficacité relative des traitements en bio impose une fréquence de passage de traitements pas du tout écologique. Le bilan carbone de notre tracteur diesel est catastrophique. Le beau gazon se transforme en dalle de béton avec le poids de la machine et adieu les petites bébêtes qui font vivre le sol.

Cela est d’autant plus rédhibitoire que le modèle climatique de 2018 préfigure la tendance lourde de notre climatologie. En cinquante ans, je crois que je n’avais jamais vu d’orages super-cellulaires chez nous.

L’an dernier nous en avons eu deux gros, mais vraiment gros. Cette année bien que tôt dans la saison nous en avons déjà eu deux. Ils ont eu la politesse jusqu'à présent de n’avoir pas fait route chez nous, nous épargnant de la grêle. Pourvu que cela dure...

Il y a un donc paradoxe que je n’hésite pas à formuler : le bilan d’une démarche bio n’offre plus un résultat satisfaisant (en terme bénéfice risque environnemental VS résultat agricole).

Si les labos sont incapables de se remettre en cause, la chapelle bio ne l’est pas non plus. Il faut chercher une troisième voie.

Pour une fois cocorico

Le ministère de l’agriculture a récemment mis en marche un nouveau programme prophylactique (prophylactique : bénéfice de l’industrie laitière) : le bio-contrôle. Il s’agit d’un ensemble de méthodes de protection des végétaux basé sur l’utilisation et la reproduction de mécanismes naturels. C’est en fait la philosophie du bio posée avec les moyens d’investigations, de recherche et développement de notre siècle. Non plus celui obsolète des postulats biodynamiques du 19ème. Oups je ne vais pas me faire des amis...

Le principe est vraiment séduisant, mais, il y a évidemment un mais en ce mois de mai....

La jeunesse de cette pratique fait que tout le champ des possibles est loin d’avoir été exploré. Elle est en devenir et manque encore d’un panel suffisant de solutions. Dans les faits les résultats sont avérés, mais pas encore assez efficaces pour utiliser uniquement cette méthodologie.

Une habitante de notre parcelle
Une habitante de notre parcelle

Bio dégradable et raisonnable

Quid si le bio et le biocontrôle ne suffisent pas quand ils atteignent le point de décrochage ?
Il reste la solution de ne pas récolter.
En mettant dans la balance “pas de récolte du tout” et un traitement ponctuel complétant la panoplie des bios, la réponse nous paraît claire.

La question se pose avec d’autant de pertinence que des solutions de traitement conventionnels avec des durées de vie courtes existent, limitant les résidus impactants.

La voix médiane n’est-elle pas là, dans la synthèse de toutes les approches ? Le bon sens nous fait dire oui.
En l’état actuel de la recherche agronomique, il n’existe aucune solution alternative complètement satisfaisante, même si la recherche progresse très vite.

Proposer une synthèse de toutes les écoles environnementales en viticulture, oppose en apparence des codes établis. Les remettre en cause, c’est déplacer les catégorisations à laquelle le mondovino s’accroche. Alors chaque position (bio, bio-contrôle, raisonné) se sent offensée parce qu’on lui demande de sortir de sa zone de confort et de pactiser avec un ennemi qui n’en est pas un.

Olivier et le tracteur : slow economy
Olivier et le tracteur : slow economy

Bio par défaut

Pour l’heure, notre jeunesse… dans la profession nous fait manquer de perspective, d'expérience sur des méthodes que nous n’avons pas pu essayer, assimiler et comparer au fil des millésimes. Par principe de précaution écologique et productif nous restons dans ce que nous savons faire.

Le bio-contrôle est vraiment séduisant mais l’arsenal de compétences requises est bien supérieur aux nôtres.

Quant aux traitements conventionnels intelligents : là on est dans la chimie pure. On est encore plus perdu dans une nomenclature, des conditions d’utilisation et de réglementation franco-européennes à vous flanquer une grosse migraine. Comme aurait pu le dire notre grand père Italien : "qué va piano va sano, que va sano va lontano…"

Chaque chose en son temps.

Nous restons dans une approche du travail de notre vigne sur les principes bio, sans rechercher une certification, avec pour échappatoire possible l’utilisation de molécules de synthèse dégradables en cas d’urgence.

Désherbage manuel : zéro désherbant !
Désherbage manuel : zéro désherbant !

La méthode gazon bénit

Le côté sympa d’une approche écologique est qu’elle offre parfois des solutions à contre courant complètement inattendues.
En ce moment nous sommes occupés par le sol. Nous avons pris intuitivement le parti de laisser le sol enherbé. D'abord on trouve cela joli et c’est vraiment un doux plaisir de marcher sur ce tapis végétal.
Si on garde l’herbe, de facto on ne laboure pas et hop une mission de moins.

La richesse biologique préservée permet une meilleure implantation de la vigne qui saura sans doute tirer plus de richesse alimentaire et sera moins sensible aux maladie. Et hop une autre tâche allégée, moins de travail, moins de traitement, plus de respect de l’environnement.

Le super effet kisscool est un raisin, et donc un vin, plus riche en tanins avec un meilleur fruité.
Bon par contre il faut tondre en permanence.
Le risque de sécheresse est aussi diminué. Les bénéfices sont nombreux.
Voilà l’exemple parfait de ce que nous aimons, avoir le moins d’ingérence possible dans la vie de la plante, et un vin meilleur.
Et c’est là que tout se joue, laisser le plus de liberté possible à la vigne, lui laisser faire ses défenses naturelles, son vin y gagnera en charme. Du bon sens paysan, et bien oui nous y voilà...

Des bonnes nouvelles pour la fin

Souvenez vous le mois dernier on a joué au grand en présentant notre vin en primeur et aux journalistes. L’impitoyable dégustateur suisse Beckustator, civilement nommé Yves Beck, nous a donné une première note de 89-90 et des commentaires super encourageants. Merci l’ami Yves.

La vie est belle, merci de votre lecture, en attendant la prochaine chronique, amusez vous bien !
P.S. : le mois prochain je vous parle de, je ne sais pas encore, mais j’aurai plein de choses à vous dire, sûr !

Crédit photos : Loïc Siri

Retrouvez la série complète de la Chronique de Loïc et Olivier :

- Episode 1 : La chronique de Loïc et Olivier
- Episode 2 : C'est la taille qui fait la différence
- Episode 3 : Tourner en barrique, mais pas que ...
- Episode 4 : Avril 2019
- Episode 6 : Juin 2019
- Episode 7 : Le gringo, la bimbo, le bobo et le robot
- Episode 8 : Août sans doutes
- Episode 9 : Un vin peut en cacher un autre