C'est la taille qui fait la différence

C'est la taille qui fait la différence

Bonjour à tous, un grand merci pour vos commentaires chaleureux et encourageants. Cela nous a fait un bien fou.

Dans cette deuxième chronique, on entre vent debout à nouveau dans uns challenge improbable qui fait notre quotidien d'apprentis vignerons ; En bref le truc sur lequel on a pas le droit de se louper. L'an dernier, quand avec Olivier nous avons bien innocemment repris l'exploitation, nous avons mis un point d'honneur à tout faire de nos petites mains, excepté un problème de taille (c'est le cas de le dire). Nous avons préféré la confier à d'autres. Je veux bien sûr parler de la taille des ceps de vigne. Vous savez, ces milliers de bonzaïs rachetoques, tout rabougris et qui produisent avec on ne sait quelle énergie miraculeuse des beautés de fruits… quand ça veut bien le faire. Il y a des paramètres un peu perturbants, parfois. Rien de grave, le gel, la grêle, le mildiou ; Bagatelle.

Pied de levant...
Pied de levant...

Autant j'aime mon Médoc luxuriant, vert à la belle saison, mais en hiver tout va de travers. Les essuie-glaces des voitures peuvent fonctionner six mois pour cause de ce crachin chagrin. A travers la buée des fenêtres, on ne voit qu'une infinité de ceps en croix. On dirait le plus grand cimetière militaire de la planète.

Avec Olivier, encore une fois, nous sommes absolument ignares dans l'art de manucurer les ceps, à tel point que même en une année passée tous les jours dans les rangs, on a pas su voir que l'état de nos pieds juste à nos pieds, c'était vraiment pas le pied.
En plus, on taille en pleine froidure. On serait pas mieux devant la cheminée, à siroter le pinard d'un autre, pas vrai ? Je l'avoue honteusement (non même pas en fait) je suis dans le déni et le contournement le plus absolu de cette tâche fondamentale qui me fait flipper comme un fou. Mais peut-être pas autant qu'Olivier dont je sens le tempérament plus direct commencer à s'échauffer. Je le vois de plus en plus ronchon et pressant. Ça va péter sous peu. La seule chose qui me sauve dans cet attentisme est de lui dire : il faut que le gel soit passé pour que la plante soit au repos. Comme ça pas d'hémorragie de sève quand on fait la coupe.

Dame nature a fini par faire son office et le gel de janvier de blanchir le vignoble. Et la dommage, plus possible de se débiner. Grosse question, la millième en un an. Comment diable fait-on la taille d'un cep ? Apparemment pas comme la haie du jardin. Depuis le départ, nous avons eu la chance des débutants : toujours trouver des solutions in extremis. Sur ce coup là pas de pot, choux blanc, donc big problème en perspective.

Olivier et Laurent
Olivier et Laurent

Le pitch est que la vigne assure sa pérennité à l'état sauvage non pas avec la production de fruits et donc de graines, génératives de nouveaux individus. Si la vigne est la copine de bacchus, elle est d'abord la copine de tarzan : c'est une liane. Son modèle biologique est une hyper croissance qui lui permet de gravir les autres végétaux pour atteindre le haut de la canopée à la lumière. Les raisins ne sont que le plan B de la survie de cette espèce quand accidentellement les branches / lianes ne peuvent grandir.
La finalité du vigneron “cueilleur de fruits” ne peut se faire sans raccourcir les branches.

Tous les collègues du cru nous disent Vous savez, faut pas vous rater sur la taille! Comment pourrions nous réussir quelque chose que nous ne connaissons pas, lol ou grr ou les deux !!

Mais ô providence, je me souviens avoir croisé chez des amis (si si j'en ai) un charmant gaillard gascon, truculent au regard bleu plein de bonté et de malice, qui pourrait nous tirer d'affaire. Laurent est l'équivalent du M.O.F chez les tailleurs de vigne; il a le titre professionnel convoité de SECATEUR D'OR. Et là : Eureka ! Je vois son sécateur d'or telle la serpe magique de Panoramix.
Rendez-vous est pris avec notre sauveur tout disposé en homme de l'art à partager sa virtuose passion.

Laurent, sécateur d'or
Laurent, sécateur d'or

Au petit matin de la saint Vincent, nous voilà à pied d'oeuvre avec le maître. Pour nous rassurer sur son expertise, il commence par une démonstration sur un pied de merlot aussi tortueux que la pensée de Lacan. Son geste est fluide, aérien, un épéiste. On le suit à peine du regard tellement il glisse vite sur les branches. Il n'est pas là pour faire notre boulot, mais pour nous coacher. Alors que nous devrions être soulagés d'être si bien accompagnés, c'est le contraire : GRAND moment de solitude. Olivier se tourne vers moi avec un regard aussi dépité que le mien, jamais on va y arriver. C'est vraiment un savoir que l'on ne peut acquérir qu'avec de longues années de pratique tout en étant doué à la base. On flippe à nouveau.

Le célèbre homme du vin Jacques Puysais, parlait des heures sombres de l'apprentissage. Nous y sommes.

Du parcours de formation que nous avons suivi en autodidacte cette année, tout peut se résumer à l'acquisition des gestes. L'art du maintien d'une vigne est dans manipulation. Certains gestes sont durs, épuisants, mais beaux comme le travail du sol. D'autres demandent une précision délicate de dentellière. Mais la globalité est sensuelle. Le relevage des brassées de petit verdot qu'il faut remonter sans les casser, est réellement un instant charnel.

Laurent, l'artiste du sécateur, virevolte avec une grâce digne du Bolchoï pour relifter les lignes difformes de nos cépages gnomes. Le résultat est indiscutablement brutal et invalidant sur la plante. On est entre la pédicure et la chirurgie orthopédique. L'avantage c'est que la vigne ne crie pas quand on la démembre, un peu comme dans une ambassade saoudienne, vous voyez ce que je veux dire....

Ce geste de taille est complexe et nous sommes convaincus qu'il faut des années d'application pour le réussir. D'autres y sont arrivés, pourquoi pas nous. Dans tous les cas nous nous sommes donné comme seule ligne d'action : faire du mieux que nous pouvions avec nos criantes lacunes et de petits moyens. Tout au moins de rechercher une amélioration non négociable de nos compétences pour réussir notre vin. Il n'y pas trop de mérite quand on commence sans compétence.

Nous voilà donc à pied d‘oeuvre comme deux grands bêtas, chacun devant son pied de vigne, équipé de nos sécateurs flambant neufs. Laurent, notre maître de compagnonnage, nous surveille avec une vraie bienveillance.

Au delà du savoir qu'il nous apporte, c'est une belle rencontre qui deviendra j'en suis sur une belle amitié.
On lui suggère les branches que nous pensons dégarnir et inlassablement le pédagogue nous montre et nous explique le meilleur choix. Lui même étant bien dégarni, il ne peut pas se tromper.

Olivier prend ses marques
Olivier prend ses marques

A tâtons, suggestions après suggestions, on commence à entrer dans une logique de travail. Enfin il faut rester modeste, on a bien dû passer vingt minutes sur le premier pied à comprendre. L'entrelacs d'écheveaux de tous ces rameaux emmêlés. Laurent fait ça en moins d'une minute et avec le sourire s'il vous plaît.
Le principe de base (théorique) est assez simple : il faut regrouper l'architecture du pied au maximum. La sève ne circulera pas sur une trop grande distance, ne dilapidant pas son pouvoir nourricier ailleurs que sur les grappes. Le mode de taille médocaine est sévère. Elle ne laisse que deux bras en haut du tronc (comme Jacques) pour faire un V, V de “victoire” évidemment. On appelle ça une taille en guyot double. C'est la pratique des grands crus classés.

L'affaire serait facile si toutes les branches se valaient. Mais pensez dont. Il faut bien les choisir, pour ne garder que celles de l'été précédent, sélectionner celles qui ne sont pas faiblardes et celles qui ne feront pas de raisin. Pour moi elle se ressemblaient toutes.
Mais comme dit le proverbe : beaucoup de petites défaites amènent à la victoire. Et nos erreurs de débutants, on ne les comptent plus, et paf à chaque fois on se dit m….e une bouteille en moins. Autant que l'on ne boira pas !

Les journées se succèdent. Mais encore bien incapables d'agir sans la validation de notre coach si patient, on progresse. Le résultat de nos coups de sécateurs ignorants finissent par laisser un joli paysage traçant des pieds aux lignes redevenues harmonieuses. Le plaisir lentement nous gagne. A notre corps défendant, les arpètes qui étaient passés avant nous pour faire la taille, au moment ou papa commençait à décliner avaient fait un véritable massacre sur nos pauvres ceps. La mission en est rendue doublement compliquée, car il faut redonner une forme organisée à de véritables buissons. A tel point qu'ils sont presque incapables de produire et surtout condamnés à court terme. La compréhension du pied est vraiment rendue difficile, avec des prises de décision assez pointues et bien sûr, définitivement engageante pour la vendange 2019. D'autant que le vignoble est vraiment petit.

Cette mission ajoutée aux nombreuses et incessantes autres ne laisse aucun doute sur l'impérieuse passion qui doit animer le vigneron. Oui c'est évidemment gratifiant, mais pour moi c'est surtout zenifiant. Dans la solitude de ces tâches simples et répétées à l'infinie pour ce vignoble, je suis dans une paix de l'esprit. Celle que vantait Gandhi en travaillant sur son rouet. L'essentiel n'est pas de produire mais humblement de conduire une tâche.
Bon faut pas se mentir ! Des jours entiers passés seuls dans cet océan de bonzaïs, aux quatre vents, il faut parfois aller chercher bien loin la motivation.

Si nous avançons dix fois moins vite qu'un pro aguerri, on commence à comprendre la logique végétale que l'on doit mettre en place. Là où pour moi se pose un véritable problème, c'est que je ne suis pas manuel ; Quand il faut couper à ras les bourgeons qui font à peine un demi millimètre de hauteur, je suis à la peine. Il faut en garder peu pour éviter d'avoir trop de grappes affaiblies en goût. Je n'arrive pas à acquérir ce geste précis avec cette impression frustrante que le sécateur est plus fait pour ébrancher des baobabs. Olivier, qui est un manuel, a plus d'aisance pour manipuler l'outil. Mais sa forme d'esprit cartésienne l'empêche, même si on a le dos cassé, nous rêvons aux prochaines parcelles que l'on va planter. Doucement, sans même nous en rendre compte, on devient des hommes de la terre.

Mais la plus belle récompense que l'on a pu avoir sur cette tranche de travail, est venue de l'ami Laurent, l'ultra perfectionniste, intraitable sur la qualité. En inspectant les ceps que nous, débutants, avons taillés, il a reconnu que ce travail, aurait pu être le sien. Qu'attendre... qu'entendre... de plus !

Loïc
Loïc

Le mois prochain, on sort de la vigne et on va faire un tour au chai. On reçoit les barriques pour entonner le vin. Là aussi on repart de zéro, et pareillement un bon pote, grosse pointure, va nous prendre sous son aile.

Le vin s'est d'abord de l'amitié.
Merci de la vôtre.

Retrouvez la série complète de la Chronique de Loïc et Olivier :

- Episode 1 : La chronique de Loïc et Olivier
- Episode 3 : Tourner en barrique, mais pas que ...
- Episode 4 : Avril 2019
- Episode 5 : Du sol au ciel : sois bio et tais-toi
- Episode 6 : Juin 2019
- Episode 7 : Le gringo, la bimbo, le bobo et le robot
- Episode 8 : Août sans doutes
- Episode 9 : Un vin peut en cacher un autre