La chronique de Loïc et Olivier

La chronique de Loïc et Olivier

Bonjour, voici la chronique de Loïc et Olivier, apprentis vignerons.
Nous sommes frangins ; une fratrie de quatre, lui l'aîné, moi le dernier. Nous sommes devenus vignerons il y a exactement un an.

Tout a commencé après le décès de notre papa quand Olivier m'a proposé de reprendre avec lui le petit vignoble familial. N'étant vigneron ni l'un ni l'autre, inutile de préciser que cette première année a été sportive.

Pierre Siri
Pierre Siri

Ça n'a pas été simple, mais à part quelques grosses frayeurs, on y est arrivé. Résultat : une jolie récolte qui nous a donné un vin que l'on aime.

Cette chronique est une invitation à partager notre quotidien en direct live. Des joies, des interrogations et encore des joies (si si), un vrai vis ma vie dans la vigne et le chai.

Olivier Siri
Olivier Siri

Nous sommes jeunes, humm, jeunes quinquagénaires pour commencer ce projet au long cours.

Si Olivier est le taiseux de l'équipe, je suis le communicant, mais ça dépend des jours. S'il est pragmatique, je suis créatif, mais là aussi ça dépend des sujets.

On a tous les deux une double formation supérieure ; en commun le commerce, en plus pour lui la mécanique et pour moi la dégustation. Ce n'est pas avec ce bagage que l'on sait faire du vin, mais ça aide déjà pas mal.

Une chose est certaine : nous ne nous serions pas lancés si nous n'aimions pas le vin. Olivier aime le vin que l'on boit avec ses copains, le vin festif et social. Ce qu'il connait du vin, c'est celui de papa. Plus proche de notre père que je ne l'ai été, ce qu'il connait du vin, il l'a partagé avec lui.
Sa vision en est celle d'un travail d'artisan, d'un savoir où les mains servent à façonner la matière, toutes les matières qui feront ce beau liquide rouge. En cela il ressemble à Papa, mais physiquement aussi. Son travail de vigneron il le vit comme une continuité du travail de papa.

Loïc Siri
Loïc Siri

J'ai passé ma vie dans l'univers du vin, en vrai touche à tout avec l'unique raison d'être dans cette ambiance. Je suis un amoureux inconditionnel de ces paysages et de tous les magiciens du raisin. Mais là c'est une autre chanson. Il faut passer de dégustateur à winemaker. J'ai eu la chance de déguster tout ce qui se fait à bordeaux, de très grand et de petit et ai une petite idée de ce qui est bon, en tout cas chez les autres.

Voilà qui nous sommes en arrivant un matin d'hiver dans le chai de papa, décidés à reprendre la suite.
Notre première impression est d'arriver sur un bateau fantôme. Tout ramène à papa, mais le capitaine n'est pas là.
Le temps s'est arrêté, ses outils, sa radio, ses bouteilles, tout son univers est figé. Le témoignage d'une vie entière. A sa façon, papa était un créatif, dans la veine des géniaux inventeurs du concours Lépine. Il y a une collection de machines improbables qui ont permis de réaliser d'excellents vins pendant trente ans. Machines qu'olivier ne tardera pas à améliorer.

On y voit aussi la fatigue de sa fin de vie, des choses laissées en travers du chemin qu'il ne terminera jamais. Et pourtant travailleur infatigable, il aura fait tant de choses incroyables. Une semaine avant son départ, il était encore sur son tracteur.
Mais il n'a rien partagé ces dernières années, et nous partons dans l'inconnu.

Le temps du recueillement doit se terminer, la vigne et le vin n'attendront pas beaucoup plus.
Le top départ est donné, celui d'une folle année dont nous n'anticipions pas l'intensité. 2018 restera dans les mémoires viticoles comme une année incroyablement balaise.
A partir de maintenant une course contre la montre est lancée. Sans aucun préliminaire d'apprentissage, le boulot doit avancer.
Je pensais naïvement que les choses iraient à un rythme végétal, donc lent, quel mal m'en a pris.

Ce que l'on retiendra avec mon frangin de cette nouvelle tranche de vie d'un an, c'est un peu comme regarder à la fenêtre d'un TGV. Le défilement est tellement rapide que l'on ne retient pas les détails. Mon autre constat est une obsession permanente d'arriver à tenir le vignoble. Quel qu'en soit le prix, il faut garder le cap jusqu'à l'arrivée des grappes prêtes à ramasser. Cela me ramène à mes enfants, il y a toujours en arrière-plan cette pensée que la vigilance ne peut jamais être relâchée.

Il est beau ce petit vignoble

Les anciens du pays nous ont dit que là où papa a planté, il y avait eu de la vigne trois ou quatre générations auparavant. A notre époque elle a disparue, il n'y avait que de la forêt.
En rachetant parcelle après parcelle, il a constitué un petit clos pour accueillir un vignoble qu'il pouvait entretenir tout seul. Au total, un demi hectare qu'il aura planté, que l'on essaiera d'amener jusqu'à un hectare. Le tout en appellation IGP, c'est-à-dire en dessous même de l'appellation régionale bordeaux, bien que sur la célèbre commune viticole de Pauillac, administrativement parlant. Bref, à un saut de puce de Mouton et Lafitte. On aime cette singularité.
Arrachage des arbres, terrassement, plantation de petit-verdot et de cabernet sauvignon, papa a sculpté à bras le corps ce vignoble.
Vignoble que je ne connaissais pas.

En 2016, me promenant sur les chemins de mon enfance pendant une belle journée d'été, je le découvre complètement par hasard. Cela sans penser que nous en prendrions les commandes deux années plus tard avec Olivier. Mon regard s'arrête et je me dis qu'il est vraiment joli ce morceau de vigne.

J'ai pris le réflexe depuis que je travaille avec une propriété et son vin d'aller marcher dans sa vigne et de laisser aller mes pensées. Dans cet instant je peux ressentir le lieu comme avant-goût du vin qu'il produit. Quelque chose de purement intuitif et contemplatif. Ce jour-là, je ressens de l'harmonie et de la paix à être dans ce petit îlot vert au milieu des bois. Il y a ici une intimité contrastante avec nos voisins les grands vignobles infinis de Pauillac. J'ai réellement un coup de cœur comme à chaque fois que je découvre une propriété singulière.

Par recoupement je finis par me dire mais oui bien sûr c'est la vigne de papa. Mais entre cette vision bucolique et les heures de labeur que nous allons y passer, comment dire... il y a un monde.
Rapidement, le fil des saisons et du développement de ces centaines de bébés vignes dont il faut s'occuper, cette vision bucolique s'estompe. Dans le rush de la saison viticole au mois de mai / juin quand le petit-verdot deviendra fou, que le tracteur tombera en panne au moment où le mildiou fait une attaque comme on en a jamais vu de mémoire de vigneron, pendant les canicules du mois de juillet, la poésie de la vigne s'en va vite. Mais dans chacune de ces petites batailles, où nous ne savions basiquement pas où commencer et comment faire, on a eu le sentiment de ne pas nous éloigner de cette vigne, mais d'apprendre à se connaitre et de la faire nôtre.

Je ne sais pas qui de nous ou de la vigne a apprivoisé l'autre, mais une symbiose s'est opérée.

Dans cette aventure, vous vous demandez sans doute pourquoi je n'en parle pas, il y a surtout maman. 77 ans, la mémoire du lieu, celle qui saura dire quand nous ne savons pas quelle option choisir, ce que papa aurait ou avait fait. Pour elle, l'aventure n'est pas facile, prise entre le souvenir de son mari dont elle sent encore plus son absence dans les lieux et activités que nous investissons. Jour après jour, elle nous soutient malgré tout.

Françoise Siri
Françoise Siri

Le mot de la fin : je dois confesser que le matin de la vendange, les grappes bien rangées sur les pieds, nous l'avons trouvé tellement beau ce petit enclos.

Voici le pitch de notre petite aventure viticole.

Rendez-vous le mois prochain pour du concret. Je vous parlerai d'un nouveau pari qui nous attend et que nous n'avons pas relevé l'an dernier.

Sur ce, je lâche le clavier et retourne à la vigne.
A bientôt alors…

Je dédie ces lignes à Papa, mais aussi à maman et à tous ceux qui ont spontanément partagé leur expérience, particulièrement à Karïn Pasquet notre œnologue préférée.

Crédit photos : Loïc Siri