La chronique de Loïc et Olivier #7 - Le gringo, la bimbo, le bobo et le robot

La chronique de Loïc et Olivier #7 - Le gringo, la bimbo, le bobo et le robot

Bonjour les amis !

Je suis heureux d’entretenir ce lien avec vous au fil des saisons.
Il me permet de mesurer le temps qui s’écoule, de prendre une pause dans une course contre la montre. En fait, je ne porte pas de montre.
Merci de partager cette aventure.

Voici donc la chronique n° 7, celle de juillet, celle où les doigts collent au clavier de l’ordinateur qui va bientôt réclamer ses congés, non mais !

On vient de fêter la prise de la Bastille, le ciel est d’un bleu blanc et on a consommé pas mal de rouge.
L’été tant désiré est arrivé, une chape de chaleur se déverse molle et alourdissante, ralentissant tous les mouvements.
Les jours de canicule me font penser au jours de neige, cherchez l’erreur.

Le monde est à l'arrêt. La luminosité surexpose les couleurs et les formes. La fonction “augmenter les détails” des photos de nos smartphones poussée à fond dans la vraie vie. Toute la dynamique de l’existence semble mise en stand by. Le monde est un immense cliché implacable, cru, saturé.

Il n’y a plus personne dans les rues. Dans nos communautés rurales depuis longtemps désertifiées, la différence n’est pas flagrante.
Même les passants les plus habitués de nos ruelles, les matous sont portés pâles pour cause de bronzage insupportable.
Le pays médocain en entier cherche l’ombre, la fraîcheur, la mer.

Dans ce contraste visuel les rangs de vigne sont autant de murets dessinant des lignes d’ombre sur les douces ondulations de nos croupes de grave. Des traits aussi improbables que les géoglyphes d’akatama (je sais je suis allé la chercher loin cette méthaphore).
Des murets végétaux comme un coup de peigne sur une chevelure mouillée, des stries infinies.
Pour l’oenotouriste dans sa berline climatisée, ces paysages naturels aussi civilisés sont un pur régal.
Pour les gringos au bord de la route, la vision est radicalement opposée. Là où le promeneur voit un paysage artistiquement façonné, le gringo voit la somme des gestes pour réaliser cet apparente facilité géométrique. Le gringo compte le nombre de jours et mois passés, le nombre de pas, le gringo compte.
Le gringo qui a de la chance est un gars du pays qui a un boulot de gringo, mais tous les gars du pays n’ont pas cette chance. A la place des gringos du pays, d’autres gringos d’autres pays font escale comme les touristes. Travailleurs itinérants, ils sont les brassiers des temps modernes, des paysans sans terres.
Puis il y encore d’autres gringos, nous.
On est toujours le gringo d’un autre.
Le gringo se reconnaît à ses yeux, il ne regarde pas comme les autres, la chaleur et la lumière, il la connaît.

Le petit verdot
Le petit verdot

La parcelle ne connaît pas le repos

Au bureau, sur les réseaux, sur les terrasses en ville, chacun souhaite des bonnes vacances à son clone. Le bobo a fini son boulot, il invite sa bimbo à l’apéro.

Nos terrasses dans le Médoc sont des terrasses alluvionnaires, et si par excès d’insolation la vigne se prenait à nous parler, ce ne serait sans doute pas de vacances.
Même elle, une fille du sud, a chaud. Au fil de la journée, elle baisse les bras, les rameaux se courbent et font face au sol, pas au soleil.
Elle qui aime le mouvement, qui ondule sous la brise, s’échappe dès qu’elle le peut de tous les carcans qui la soutiennent, elle finit par craquer. Elle soutient sa portée de grappes à laquelle elle va donner toute son énergie dans une sédentarité forcée.

La vigne souffre, le gringo le sait, parce qu’il souffre aussi. Le gringo, sa terre, la terre, il la connaît. Il n’a pas besoin d'assister à des conférences pour comprendre le bouleversement climatique. Le gringo lui ne prend de vacances, la vigne est anti juilletiste, autant qu’anti aoûtien.

Dans cette histoire, tout le monde à chaud, le bobo, la bimbo, le gringo mais pas le robot.

Qu’est ce qu’il fait là le robot ?
Je refais le pitch:
•le gringo, dans la vigne c’est lui qui prépare l’apéro
•en terrasse, le bobo qui a fini son boulot offre l’apéro à sa bimbo
•la bimbo elle fait rien, normale c’est une bimbo

Le robot, lui partage une qualité avec la bimbo, certes pas l’intelligence, mais en tout cas d’être artificiel.
Si elle ne sait rien faire, lui sait tout faire. Depuis quelques semaines sur les réseaux, Ted et Bob deux robots dernière génération nous font une sacrée démo. On sait que prochainement les bobos pourront boire un apéro fait sans aucun gringo. C’est pas beau !

En attendant, avec Olivier, on fait notre boulot de gringo, ce dont on a besoin pour éviter le coup de chaud c’est une bouteille d’eau, et de petit verdot. La parcelle ne connaît pas le repos.

En juillet tout pousse dans un gros méli mélo

Pour nos cépages, deux cycles se superposent.
La croissance végétale continue un peu moins vite, mais il faut la contenir en taillant ce qui dépasse des rangs sur le haut et sur le côté. Suivant nos affinités, nous partageons les tâches. Olivier, le vigneron mécano passe avec le tracteur muni d’une lame pour tailler droit le haut des rangs.
Comme il fait le dessus, je fais les côtés, j’en profite pour ranger un peu les branches qui sont emmêlées.
Il faut aussi couper les branches inutiles, sans fruits, qui pompent de l'énergie qui n’ira pas dans les grappes.
Dit en passant, c’est olivier qui fait le plus gros du boulot, chapeau.

L’autre cycle est celui des grappes. Le changement d’aspect est flagrant, les fruits sont assez proches de leur taille finale. Ils dessinent de jolies masses charnues sous les pieds.
Et là aussi, il y a plein de boulot pour le gringo. Doucement, il faut les soupeser, les démêler quand elles s'acoquinent trop avec leurs voisines.
Quand elles se planquent dans l’ombre des feuilles, il faut effeuiller pour leur apporter la lumière.

C’est pas notre cas, mais on le voit bien ; Le boulot du gringo demande pas mal de dinéros. Même si le dumping social permet de trouver des gringos roumains qui demandent presque rien.
C’est bien pour ça que le bobo a des copains technos qui fabriquent des robots pour lui faire son apéro. Le gringo roumain et le robot ne posent aucun problème de langage. Le robot ne parle pas (encore) et le roumain, on n’y comprend rien. Tout va bien !
Nous n’avons pas de robot, mais on encore mieux, on a un lumbago.

Le gringo est aussi mécano

La mécanisation de la viticulture est un gros enjeu économique.
Elle s’est imposée pour réduire la pénibilité du travail. Son origine remonte à la première guerre mondiale et a permis de réduire le déficit de main d'oeuvre, celle des hommes partis à la guerre.
Ces même hommes qui combattaient pas que les casques à pointe, mais surtout leur peur... avec du pinard, ce vin vendu par Monsieur Pinard.

J’en parlais dans la chronique précédente, nous avons fait le choix de garder les sols verts et nous sommes vraiment très enherbés, vous avez remarqué je n’ai pas fait de jeux de mots à deux balles (ah ah ah lequel ?).
L’herbe permet de conserver un sol vivant qui apportera des goûts et des arômes incomparables à nos raisins. Simplement parce que la vigne se nourrit bien. Le pendant de cette stratégie est qu’il faut maintenir courte la hauteur de l’herbe sous les pieds de vigne. Cette végétation est une véritable réserve, et surtout un ascenseur pour une maladie qui est le cauchemar du vigneron : le mildiou.

Soit dit en passant, côté mildiou on est assez tranquilles par ces fortes chaleurs car il ne se développe pas au dessus de 24°c. Le bon côté de la canicule quand même.
Habituellement c’est moi qui suis le spécialiste de cette tâche. Le rotofil permet d’aller sous et autour des pieds.
Mais mon ami le rotofil est tombé en panne, et là danger !!

the magic tondeuse by Olivier
the magic tondeuse by Olivier

C’est ici qu’intervient Olivier. Il n’avait rien dit le bougre, mais il avait une idée en tête.
Mieux que le rotofile, l’idéal est une tondeuse car il n’y a pas besoin de porter l’engin, de mettre une tenue de combat pour se protéger, ce qui est proprement insupportable avec les chaleurs de la saison.

Ce que l’on demande aux tondeuses de jardinage, c’est de tondre droit pour enjoliver les jardins.
Or, pour tournicoter autour des pieds, la machine doit être directionnelle.
Plif plof, Olivier déboule de son atelier avec une tondeuse customisée, sans crier gare.
Il y avait une vieille tondeuse laissée pour morte au fond du garage. La chose a subi une métamorphose complète, un relooking avec quelques greffes de nouveaux organes, amputation de l’inutile, et voilà le résultat sur la photo.

Une roulette directionnelle sur un côté à l’avant, un nouveau manche ergonomique qui permet de tracer des courbes et quelques autres secrets industriels qu’Olivier garde pour lui.
C’est là tout le génie du gringo sans dinero : sortir uniquement grâce au “système D” une machine que le fournisseur de matériel viticole du coin nous aurait vendu quelques milliers d’euros.

L’engin demande de la dextérité, et par principe de précaution Olivier m’a fait comprendre qu’il n’était pas fait pour le gaucher maladroit que je suis.
Olivier pratique le déhanché viticole et est prêt pour les jeux olympiques de la tondeuse.
Ca marche bien, mais c’est sportif !
Le résultat est simplement parfait.

Youpi, c’est fini pour aujourd’hui
On se dit au mois d'août alors !
Pensez à nous pendant les apéros de vos vacances.
Entre temps, portez vous bien !

Crédit photos : Loic Siri