Codes Crus classés 1855 : Château Beychevelle, la marque  d’un Grand Cru classé 1855

Codes Crus classés 1855 : Château Beychevelle, la marque d’un Grand Cru classé 1855

Voici le cinquième volet de notre road trip médocain : “Codes crus classés 1855”.
Monument des vins de Bordeaux au propre et au figuré, notre hôte est aujourd’hui le très mythique château Beychevelle.

C’est parti pour une deuxième incursion dans l’appellation très bien classée Saint Julien. Cette belle appellation communale est une mine de grands crus. La majorité de sa surface leur est consacrée.

Précédemment nous étions au nord de l’appellation, au château Léoville Poyferré, aujourd’hui nous naviguons plein sud. La commune est bifide : le nord, sur le hameau de Saint Julien est réputé pour produire des vins solides, tandis qu’à quatre kilomètres au sud le second hameau de Beychevelle, produirait des vins plus élégants.

Beychevelle est un nom qui marque les esprits. Sa sonorité, équilibrée, fluide est déjà une évocation poétique. Quand une majorité des noms de vin bus se font oublier, le nom de Beychevelle s'ancre facilement dans la mémoire. Personne n’oublie son étymologie légendaire : le fameux baisse voile (baisha velho).
La puissance de ce storytelling, fait de ce somptueux château une des marques les plus fortes de Bordeaux. Cela tombe bien, je vous invite à être l'hôte de marque de ce cru classé. A l’exemple de la notoriété de cette grande et noble maison, dans notre série des codes des crus, aujourd’hui intéressons-nous à la marque “1855”.

Baisse Voile
Baisse Voile

La mythologie du nom

La vraie / fausse étymologie de Beychevelle est un très joli storytelling, mais il y a un manque de fondements historiques.
Il est classiquement admis que les bateaux naviguant sur l’Estuaire baissaient leurs voiles en signe de respect pour le Duc d’Epernon : homme d’état, grand amiral de France, mignon du roi Henri III et surtout gouverneur de Guyenne.
Joli mythe, mais peut-on imaginer que des bateaux seulement mus par la force éolienne sur un fleuve réputé très difficile, auraient pu prendre ce risque.
Plus prosaïquement, Beychevelle est un mouillage d’accès difficile orienté dans les vents dominants obligeant à baisser les voiles pour y entrer.
La toponymie confirme cette version, deux cents ans avant la possession du château par le duc d'Epernon, le lieu était déjà dénommé ainsi.

Une des plus belles demeures du Médoc

Quand dans l’ensemble du Bordelais les châteaux sont souvent de petits manoirs, le château Beychevelle offre une architecture aux dimensions inhabituelles, d’une élégance réussie dans une perspective spectaculaire sur la Gironde.
L’œil du visiteur est sous le charme de l’harmonie des lieux.

L’accès depuis la route de Bordeaux se fait par une avant-cour où trône un cèdre bicentenaire. De grande dimension ceinte sur trois côtés par les deux ailes et le corps d’habitation, l’ensemble est clos, arboré est intime.
Mais ce n’est qu’un avant-goût de la scénarisation pour qui vient découvrir les lieux.

Côté cour
Côté cour

Il faut traverser le grand salon, rejoindre la terrasse sur des parterres à la française, et là c’est le show.
Une perspective digne d’une piste d’atterrissage pour 747 fait courir le regard jusqu'à la rivière.
On a envie de s’envoler comme un drone pour voir depuis les airs. On peut aussi le faire à pied, en descendant le magnifique escalier et prendre de la distance pour admirer cette façade splendide. Son intérêt réside dans un effet de contraste : entre son allongement linéaire imposant et les ruptures faîtes par les extensions historiques.

Après un premier regard d’ensemble, l’œil va dans le détail des étages fractionnés et des compléments décoratifs en détail.
Le tout est définitivement homogène, même s’il est en fait la compilation de rajouts intelligents des différents propriétaires qui ont respectueusement apporté leur strate à ces pierres.

Des hôtes de marque

Contrairement à une grande majorité de grands crus classés médocains, le château Beychevelle n’a pas subi de retour de fortune ou de rupture. Tout cela dans un temps bien plus long que ses homologues classés majoritairement plus récents. Son architecture évolutive en est le meilleur exemple. Un esprit doit habiter ce château.
Une succession d’occupants illustres ont œuvré à la cohérence de la bâtisse et bien sûr des vins.

La saga commence au 14ème siècle avec l’attestation d’un château féodal, les tonneaux de vin partaient en bateau depuis le port en bas du jardin.
Une première résidence d’apparat est construite 1565 par l'Évêque François de Foix-Candale.
Par héritage, le château devient la propriété de la famille d'Epernon. Ainsi, Beychevelle arrive entre les mains de Jean-Louis de Nogaret de la Valette, premier Duc d’Epernon, mignon du Roi Henri III.
Successivement gouverneur de Provence et de Guyenne, ce haut dignitaire du Royaume, fera entrer Beychevelle dans l’histoire. Il en est toujours la figure emblématique.

C’est la dynastie suivante qui fera entrer le château dans l’histoire des grands vins de Bordeaux. Elle mettra l’accent sur le vignoble en exploitant au mieux sa situation privilégiée en bordure de l’estuaire. Elle replantera la vigne après le gel de 1709.
Dans cette lignée, Delphine-Catherine de Brassier devient la nouvelle propriétaire en 1787. Malgré une fortune dangereuse, elle parvient à maintenir le domaine intact et à le sauver de la tourmente révolutionnaire.
Dès cet instant, tous les fondamentaux sont posés pour la success story que connaîtra le vin de la propriété.

Côté salon
Côté salon

Le principal artisan de ce renouveau est Pierre-François Guestier, négociant bordelais et maire de Saint-Julien. Il fait l’acquisition du château en 1825. En homme de l’art, il a pressenti la qualité du vignoble et de son vin. Il donne au château une impulsion qualitative qui ne s'arrêtera plus.
C’est bien sûr le temps de la consécration avec la classification de 1855, pour laquelle le domaine est le seul avec trois autres à être proprement intitulé “château”.

En 1870, une nouvelle saga dynastique s’ouvre avec l’arrivée des banquiers Heine, cousins du Poète Heinrich Heine. Il fait construire l’aile nord.
Son épouse, Marie-Amélie Kohn, originaire de Louisiane, dirigea les travaux de décoration intérieure dans ce style. Elle est aussi à l'origine de la restauration de la chapelle du château. La montée en puissance du vin continue.
Sa fille épouse Charles Achille-Fould, personnalité à la mesure du Domaine. Ministre d’état, il contribue activement pendant la grande récession à garder le domaine la tête hors de l’eau.
Après la seconde guerre mondiale, le château Beychevelle connaît un succès sans précédent.
Le parc est reconfiguré par son fils Armand Achille-Fould.
Aymar Achille-Fould arrive aux commandes de la propriété. Ministre et député, il décentralise les services de fabrication à Saint-Laurent, créant ainsi plus de 300 emplois. C’est sous sa direction et suite à une rigoureuse politique de sélection que le second vin de la propriété apparaît. L’Amiral de Beychevelle voit le jour en 1974. Un cuvier béton est installé en 1960.
Depuis 1989, la propriété appartient aux groupes Grands Millésimes de France. D'importants travaux ont été réalisés : construction d'un bâtiment d'accueil (1991), réception des vendanges (1992) et récemment un nouveau chai spectaculaire. Nous en parlerons après.
Depuis 2011, Grands Millésimes de France est la copropriété du groupe Japonais Suntory et du groupe Castel.
L’acquisition de ce fleuron par Pierre Castel est d’une portée stratégique. Au-delà de l'intérêt propre du château, tout l'immatériel que véhicule le nom Beychevelle est contributif à la pertinence du groupe. Le positionnement de ce grand cru classé bénéficie à l’image de marque de l’ensemble des vins signés Castel. C’est le code, le marqueur fort des crus classés en 1855 sur lequel nous faisons logiquement un focus aujourd’hui.
De nos jours, ce sont les visiteurs qui sont invités à être le temps d'un séjour les hôtes de marque. Autour du concept de la Table de Beychevelle, un service réceptif comprenant 11 chambres et 2 suites, deux salons de réception, une salle de réunion et une salle de séminaire hi-tech, permet de venir résider au château. La philosophie d'accueil s'apparente davantage à une maison de famille qu'à un hôtel ou une chambre d'hôte.

Vous avez dit “marque”

Au sens premier une marque est le message liant le dépositaire d’un produit ou d’un service à ses utilisateurs. C’est un signe distinctif permettant de différencier précisément un produit de ses émules. C’est le repère d'une ou de plusieurs de ses qualités.
Sa perception diffère si elle est vue depuis la position de son émetteur ou de son récepteur.

Dans l’univers du vin, la marque est un chapelet d’informations. Elles contiennent l’identité du vin définie par l'opérateur qui en a la maîtrise commerciale.

On peut distinguer trois types de marques qui sont fonctions de la position de leur initiateur dans la filière de distribution.

1 - Les marques commerciales de vins : vins vinifiés, embouteillés et packagés par un négociant qui signe l’étiquette de son nom.

2 - Les vins dont le nom de châteaux est un producteur. La quintessence de ce niveau de marque est celle des grands crus classés.

3- Les vins commercialisés sous la marque distributeur, apanage de groupes de distribution.

La perception de cette typologie par l’acheteur est fonction de son niveau de connaissance du vin. Pour le consommateur standard de marque 1 et 3, la perception est bonne, et les codes apportent une bonne réassurance. A l’opposé, pour les connaisseurs les marques 1 et 3 ne sont que des produits marquetés à faible identité.
La quantité d’information référente de ce chapelet est proportionnelle au degré d’exclusivité du vin et au degré de volonté du consommateur à les intégrer.
Toute la particularité de la marque de vin provient des caractéristiques de ce produit complètement atypique. Le vin est un produit d'expérience, qui ne peut se faire que lors de l’ouverture de la bouteille. Ce qui ne permet pas facilement un essai avant l’achat. De plus, cette expérience est sensorielle : olfactive et gustative. Elle est par nature subjective et demande une certaine pratique dont l’acquisition n’est pas aisée.
Tout cela concourt avec le fait que la marque doit apporter un maximum de crédibilité et de réassurance.
Chaque marque est une auto-proclamation de qualité. La difficulté d’accès à l'expérience du goût du vin (ouvrir une bouteille et la sacrifier) et sa subjectivité sensorielle imposent une accréditation des informations transmises par la marque. Cette accréditation est validée par un jugement tiers, détenteur d’une expertise dont la fiabilité ne peut être remise en cause. Le premier outil de confortation d’une marque de vin jamais inventé, est le celui du système des marchands bordelais : le classement de 1855.
La variabilité du goût du vin est d’abord le résultat singulier du cépage planté dans le périmètre où il croît. Pour faciliter l’énoncé d’une marque de vin, le traçage de ces périmètres est essentiel au marchand et à l’amateur. Depuis les débuts du commerce du vin de Bordeaux, initié par les anglais, une cartographie des vignobles n’a eu de cesse de s’affiner. Au tournant du 19ème, le degré de précision sur l’origine est arrivé à son élément fondamental : le cru.

Un autre facteur de crédibilisation d’une marque est son installation dans le temps. Cela construit et pérennise la représentation de son identité. Il est cohérent dans un acte d’achat à l’aveugle, sans essai préalable, de s'orienter vers un vin qui a déjà fait ses preuves.
La force de conviction du classement de 1855 provient de son caractère historique. Il est lui-même le résultat de classements antérieurs.
Des classements des vins de Bordeaux ont existé dès l'époque moderne, ceux d'Abraham Lawton entre 1742 et 1775, et celui de Thomas Jefferson en 1787.

Le développement commercial des vins de Bordeaux est associé à celui de la mondialisation qui va crescendo du XVIIème au XXème siècle.
La distance géographique et l’absence d’une culture vin dans les pays anglo-saxons et nordiques sont à l’origine de la nécessité d’une marque forte incarnée par le classement de 1855.

Initialement, seulement le nom de Bordeaux était promu par les négociants. L’effet concurrentiel et la recherche d’une meilleure valorisation ont graduellement permis un recentrage sur plus de précision géographique, amenant à promouvoir le nom de château. La marque commerciale Bordeaux s’est alors transformée en une marque de terroir.
La désignation château s’est durablement installée grâce à la confiance offerte par les marchands avec la mise en bouteille bouchée, attestant de l’origine certaine du vin qu’elle contient.

La puissance de ce modèle de marque s’est imposée comme étalon. Il se compose de producteurs identifiés par leur terroir, ils sont “bankable” car ils passent par un contrôle d’un tiers de confiance, ici les négociants.
Toute la logique de la marque dans l’univers du vin, son contenu principal réside dans le mot contrôle.
Au départ, le principe de la marque selon le modèle bordelais est destiné à une élite. Puis ce postulat de la marque sous contrôle s’est élargi à toute la production de vin. Le pouvoir de contrôle des vins a migré des acteurs privés (négociants en vin) à des acteurs publics. Ce transfert de compétence est à l’origine de la création des appellations contrôlées et de leur fonctionnement. Dotés d’outils légaux de contraintes à l'encontre de la fraude, ils permettent une réassurance parfaite pour l’acheteur.

Lors de la création de l’Europe Agricole le modèle français a été dupliqué à tous les pays producteurs européen. Consécutivement, tous les membres producteurs de vin de la C.E.E ont vu leur export se développer considérablement.
Nous le voyons ici : toute la force d’une marque réside dans sa vectorisation par un tiers de confiance.
Elle permet une revalorisation du vin et représente un atout capitalistique pour qui en est le détenteur.
La marque Cru Classé 1855 est une marque de vin sans équivalent historique, clef de toute la réussite du business model bordelais. Son postulat contrôle / contrainte / confiance est devenu une institution gérée par son organisme directeur : le conseil des crus classés. Par assimilation ou par antagonisme, tout acteur viticole bordelais se situe dans le sillage de cette institution normalisatrice.
Cet atout commercial est farouchement défendu par le conseil des crus classés, faut-il en passer par les tribunaux.

Le contenu de la marque à la bordelaise centré sur le terroir s’est essoufflé face à la montée en puissance des vins du nouveau monde, et plus récemment des pays viticoles émergents.
D’abord économiquement plus accessibles, ces productions de masse ont pris d’autres référents dans le message de leur marque. Les vins de cépages ont fait une apparition tonitruante dans le commerce mondial du vin grâce à une lisibilité tellement efficace.
Dans ce contexte, les vins de masse, souvent les vins de marque de négociants, ont déclinés de presque 80% depuis les années 70.
Le groupe Castel est un virtuose de la marque. Il est propriétaire des trois plus grosses marques françaises : Roche Mazet, Vieux Papes et La Villageoise.

Le château Beychevelle est le vaisseau amiral qui renforce sa crédibilité de producteur et marchand de vin. Tous les atouts que nous venons de décrire, cette image de marque exceptionnelle de ce grand cru classé donnent un rayonnement nouveau au groupe. Cela lui permet également une réorientation à l'international, avec notamment l’achat de maisons de négoces bordelaises historiques. La tête de dragon sur le logo fait fureur en Chine.
Belle synthèse sur le sujet, la boucle est bouclée : les marques de négoce contribuent à la marque cru classé. Le modèle vin français retrouve sa cohérence face au modèle nouveau monde.
La prise de participation du groupe Castel dans le château Beychevelle renforce son positionnement.

Philippe Blanc
Philippe Blanc

Le gouverneur des temps modernes : Philippe Blanc

Un timbre de voix posé et une élocution précise montrent tout de suite un esprit dans la maîtrise.
Poignée de main ferme, regard appuyé, c’est carré, on sent le commandeur.
Puis dans le fil des discussions autour du vin, les digressions et traits d’humour montrent une pensée associative.
Ce sont sans doute ces deux qualités qui ont assis sa gouvernance indépendamment des changement d'actionnariat de la maison.
Deux formes de pensées concomitantes sans doute à l’origine de la réussite du mandat de Philippe Blanc. D’un côté le pragmatique, l’ingénieur qui va gérer, gérer un process organisationnel pour produire un vin. D’un autre l’œnologue, qui va pressentir la sensorialité et donc l’émotion d’un vin qu’il va créer.

Un parcours pour amener à la gouvernance d’un grand cru

Pendant son ingéniorat en agronomie, parce-que que le vin est tellement plus fun que d’autres industries agricoles, il choisit de passer concomitamment son diplôme national d’œnologue.
S'ensuit un début de carrière éclectique dans la production, les mains dans le cambouis comme on dit. Il partira à la conquête de la Champagne, l’Alsace, l'Australie et la production d’alcool. On sent un gros appétit d’apprendre et d’expérimenter tout azimut autour du vin.
Alors que l’accession au poste de grands crus se fait généralement en gravissant les échelons dans l’univers grand cru, c’est en homme de challenge qu’il arrive à Beychevelle.
En homme de l’art du vin, Philippe Blanc mesure le privilège de diriger cette grande maison. C’est brique par brique qu’il a repris la longue chaîne d’opérations qu’il faut maîtriser pour produire un très grand vin.

Le château Beychevelle est un gros navire. Ce royaume viticole, comme tous les grands crus classés 1855 est marqué par le côté atypique de sa configuration économique. Il n’en reste pas moins une TPE agricole qui évolue au niveau mondial dans un univers très proche de celui du luxe. C’est un mélange de genres qui donne une identité économique très singulière. Le principal particularisme est le rapport au temps. Entre des choix agronomiques à longs termes, la saisonnalité des millésimes, un marché mondialisé hyper médiatisé : la gestion stratégique d’une telle machine est pointue.

Profil viti-vinicole du château Beychevelle

Parler du vin à château Beychevelle, c’est embrasser pas moins de 600 millésimes.
Beychevelle est un lieu du vin hors du commun. Une maison qui a traversé l’histoire, mais qui est absolument dans la modernité. Dans ce qui semble être une tradition installée, les propriétaires actuels perpétuent une innovation architecturale dédiée au vin et à sa représentation.
Parlons d’abord de la vigne, puis du vin et de tous les moyens mis en œuvre.
Le domaine qui entoure le château couvre un ensemble de 250 ha. Il dispose d'un vignoble extraordinaire de 90 hectares que beaucoup de châteaux du bordelais peuvent envier. La conjonction idéale de terroirs dont la spécificité tient à ses magnifiques croupes de graves garonnaises. La proximité immédiate de la Gironde joue un rôle de régulateur et de protecteur climatique.
La vigne s’épanouit dans ce microcosme sud de Saint Julien tout comme ses voisins qui font partie de l'élite mondiale : Château Ducru-Beaucaillou, Château Gruaud Larose, Léoville Barton et Léoville Las Cases.
Dans notre époque de prise de conscience environnementale, l’important n’est pas tant d’avoir la disposition d’une terre exceptionnelle, mais ce que nous y faisons. Pour Philippe Blanc, en tant que leader de l'industrie, il est essentiel de mener une viticulture vraiment respectueuse de l'environnement.
Le château Beychevelle s’est remis en question sur ses méthodes de viticulture et des autres sols de la propriété (forêt et culture). Il ne s’agit pas d’un sursaut tardif mais d’un parcours vertueux mis en place depuis les années 90 : arrêts des insecticides (1997), acaricides (1996), herbicides (2008. Les forêts du Domaine sont entretenues, les autres cultures sont diminuées.

Tout cela s'est traduit par une certification Terras Vitis en 2005. La philosophie de Terra Vitis est centrée majoritairement autour de la protection des ressources naturelles.
Depuis 2008, un pan entier du vignoble est passé agriculture biologique pour atteindre 35 ha aujourd’hui. Dans ce terroir profond, l’encépagement est très académique, avec 62 % cabernet-sauvignon, 31 % merlot, 5 % cabernet-franc et 2 % petit verdot.

Le vin Beychevelle

Nous avons vu en amont tout le soin apporté au vignoble, voyons maintenant comment le vin est abordé.
Le style de Château Beychevelle se définit par la régularité de ses crus.
L’avantage de déguster des crus classés dans l’appellation Saint Julien, c’est que c’est facile. Facile, à mon goût parce-que les vins sont fins. Sur cette partition de terroir très homogène du petit ensemble viticole qu'est la très compacte appellation, ils ont tous un positionnement qui les différencie clairement.
Dans le sud de l'appellation réputée pour plus de finesse, le château Beychevelle est dans sa vérité de terroir.

En conformité avec le pedigree historique de la maison, le 1er vin du Château Beychevelle est doté d’une très grande justesse de ton et se démarque par une immense prestance.
Ces vins de toute première classe sont taillés pour la garde, les “Château Beychevelle” évoluent superbement avec les années. Si l'on devait faire un comparatif des grands crus classés en AOC Communales du Médoc, à priori l'élégance des Saint Julien ne les prédestinerait pas à la plus grande garde. Par quel mystère? J'ai souvent été surpris du contraire.
La volonté de Philippe Blanc est de vinifier des vins élégants, non sur-extraits avec une finesse et des tanins soyeux. Cela ne fait pas les plus gros vins mais c'est le style qu'il apprécie. Il bénéficie de l'élevage d'un saint-julien classique avec un passage de 18 mois en barriques de chêne renouvelées par moitié.

Indépendamment des modes qui ont voulu que les grands crus soient des bêtes à concours, et de l'effet du changement climatique, le style de la maison est intangible.
Il y a sans doute dans ces vins la patte du célèbre mais discret œnologue consultant, le talentueux Eric Boissenot qui fait des vins purs et académiques.
A la garde, Beychevelle conserve cette ligne de fraîcheur et confère une portée aérienne. Un vin très zen.
Pour aller dans le sens de cette pureté de style, un nouvel outil de vinification a été construit.
Plus rayonnante que jamais, la propriété bénéficie d’un nouveau chai à la pointe de l’innovation réalisé par l’architecte Arnaud Boulain.
Posé le long de la route des châteaux, construit en carré il répond au classicisme grand siècle de la bâtisse. Les matériaux et les éléments visuels évoquent la marine.

Grands Millésimes de France a souhaité impulser un nouvel élan au château avec la création d’un chai contemporain au service d’une vinification moderne et performante. Le parti pris des architectes a été de créer un cuvier aux façades vitrées. Une transparence attire le regard et traduit la volonté de ne pas dissimuler le travail du vin, tout en préservant une part de mystère à travers les reflets extérieurs.
La sobriété extérieure contraste avec l'impression massive de l'intérieur. La précision œnologique obtenue dans ce nouvel ensemble confirme le statut iconique de cet extraordinaire château.

Loïc Siri en dégustation
Loïc Siri en dégustation

Si nous passions à la dégustation

Château Beychevelle 1996

Le temps a commencé à faire son œuvre et la couleur a gagné une belle profondeur acajou. Le nez est rayonnant, il propulse très haut des notes éclatantes de fleurs. Après ce coup d'éclat, une configuration plus classique de notes liées à son âge, un mix parfait de réglisse et de pruneau plus lourde dans une strate basse. Plus tard, des notes de fleurs séchées apparaissent.
Le lissage du temps donne une première impression en bouche sur la sensualité. S'ensuit une montée en puissance basée sur la tension de surface qui est parfaite, un effleurement.
Ce glissement pousse loin. Après ce départ onctueux, les tanins restent contenus dans ce flot. La dynamique de ce vin est tout en entonnoir. La vivacité donne le mot de la fin dans un réveil électrique. Le vin est tendu comme un arc, et pendant ce temps dans un contraste émotionnel la rétro-olfaction joue la sensualité avec toujours ces notes de pruneaux. Génial, un must have !

Château Beychevelle 1998

Si le nez est moins rayonnant que le grand 1995, il n'est pour autant pas tellement différent. La partition aromatique n'en est pas moins intéressante. On a le concert très classique d'un Bordeaux académique. La barrique laisse un souvenir caramel languissant. La marque du fruit est sur une note cerise un peu confiturée. Dans cet univers assez dilaté des notes de cigare complètent ce portrait de vin à maturité.
Le vin a été ouvert quelques heures auparavant et cette aération a peut-être donné une patine aux arômes. En bouche, le principe de longueur est fait sur le même modèle que le 1996.
Il est évidemment moins couvrant que le 1995, la dynamique bien engagée en bouche est un peu en panne sur le milieu. Le niveau de tension en finale est sensiblement plus affuté. C'est un vin qui pourra sans doute continuer ce voyage dans le temps grâce à cette vivacité. Il y a de quoi en faire un vin de collection à réouvrir pour une (très) grande occasion dans une décennie.

Château Beychevelle 1986

On passe dans un autre univers, celui qu'aura le 1998 dans une décennie supplémentaire. La tonalité du premier nez est tendre, presque doucereuse, mais pas encore surannée. Derrière des notes de pâte de fruits rouges, super sensuelles, une note vraiment aérienne de tilleul.
En agitant franchement le verre, un peu de fraîcheur réveille le nez, de la citronnelle. Tout est dans une élégance absolue.
En bouche, on change de ton, il y a toujours une belle consistance. Une vraie longueur est la preuve que ce millésime vénérable, même s'il est un peu alangui, est encore là pour nous raconter des choses. Toutes les séquences de goût s'enchaînent comme mesurées par un métronome. Impressionnant. La finale est marquée par un peu d'amertume.

Château Beychevelle 2000

Millésime du millénaire, réussi sur la dernière ligne droite d'une météo finalement excellente au mois d'août. Très joliment, le nez s'engage sur une note séductrice de praline. On sent le contraste d'âge avec les flacons précédents. J'agite le verre, et soudainement bondit un flot de fruits rouges d'une belle précision, très sensuel. Un pousse-au-crime qui donne envie de faire plus ample connaissance avec le bébé.
Je commence à rentrer dans le profilage des vins du château Beychevelle. Il y a un paradoxe excellent d'un premier temps de dégustation où les choses sont posées. La conscience des choses s'endort, et d'un coup d'un seul une grosse accélération. Un vin est fait d'un suspense où tout se résout sur la fin.
En bouche c'est exactement ce schéma, ça part tranquillement dans une belle harmonie, et boom arrive une finale taillée dans le marbre et bien fougueuse. Les dernières notes montrent plus de fruits noirs qui doucement s'évaporent. Au top dans 5 ans.

Château Beychevelle 2003

Le nez s'ouvre sur deux notes qui suffisent à faire un joli panorama. Du fruit noir, vraiment noir pour une opulente sensualité. Et pour le contraste et une belle verticalité d’arôme poivre noir. Bien que par nature ces deux formes aromatiques soient en opposition, elles matchent parfaitement sur ce vin et sont complètement raccord. A la fois dissociée et imbriquée.
Dans un deuxième temps, des notes d'oranges sanguines rafraîchissent l'ensemble.
Au palais, ici aussi on est sur une stylistique liée à l'âge et à ce premier millésime vraiment post changement climatique. La texture est plus grasse, avec en profondeur des grains de tanins flottant dans le vin. Le pic de puissance se fait dans les deux tiers de la longueur.
Même si on n’est manifestement pas sur la longueur des vins de la décennie précédente, contrairement à beaucoup de 2003 des environs, celui-ci n'est pas du tout sur la pente descendante. Au contraire, il y a tous les matériaux posés avec la rigueur habituelle de la maison, que l'on sent resserrés et prêts à exploser de bonheur dans quelques années.
La rétro commence un rien à se lâcher, avec des notes baroques de ces millésimes solaires et une note de laurier. Il est parfaitement servable maintenant et va sans doute opérer une mue surprenante dans les 5 à 7 ans. Après je ne sais pas.

Château Beychevelle 2005

Exercice de dégustation très intéressant que de lire la partition Beychevelle si académique sur deux millésimes aussi différents. Dans le millésime baroque 2003, le style du château ne s'est pas perdu dans la lourdeur. Sur ce 2005, nous avons une double conjonction de l'élégance génétique de Beychevelle avec celle d'un millésime lui aussi très fin.
Le premier nez pose une jolie bulle aromatique de fruits noirs, cristallins. La puissance manifeste de ce vin ne donne en aucun cas une impression alcooleuse. En laissant le vin reposer un peu, une strate de boisé façon amande grillée se détache à peine. Ce nez est d'une évidence absolue, et la concentration et la puissance sont clairement palpables, ni trop, ni trop peu, la classe quoi !
L'attaque - le mot ne convient pas ici tellement les choses sont confortables - est opulente, sensuelle. Cette première impression s'installe dans la durée sans dévier d'un millimètre. En plein syndrome de l'adolescence, il finit par se réveiller et déploie ses muscles. La finale montre clairement le ressort de ce vin par une tension qui fait la signature de la maison. Les tanins sont encore sur un peu de fermeté. Ne pas toucher à ces bouteilles avant 3 ou 4 ans pour un début de consommation, il ira bien longtemps, longtemps…

Château Beychevelle 2006

Le nez de ce vin est assez subtil. Une bulle éthérée de fruits rouges noirs se dilate au-dessus du verre. Un vin qui a du bouquet comme disaient les anciens d’un vin à maturité. Cette amabilité est un peu contredite par une note d’épice qui ressort de cette première impression feutrée.
On sent le gaillard que devait être ce vin dans sa prime jeunesse. Dans ce parcours de dégustation où l’on entre dans la phase solaire du changement climatique ce millésime nous ramène aux classiques Médocs. Les enchaînements sont un peu plus brusques que sur les vins précédents.
Le premier tiers de la bouche combine un touché soyeux et une gentille sucrosité. La ligne tanins / vivacité donne parfaitement le change par une bonne persistance. Ce vin est sans doute dans sa plénitude, mais dans un romantisme de dégustateur je serais tenté de le garder et de goûter bien plus tard. Les tanins encore présents pourront porter le vin quelques années sans aucun doute. Pour les puristes : à boire maintenant dans ce bel équilibre
Pour les romantiques : dans 5 ans

Château Beychevelle 2007

Dans ce beau concert de dégustations, fait de vin très sérieux, le 2007 apporte une touche de légèreté. Le nez commence sur des notes de fruits rouges très gourmands, de fruits des bois qui monopolisent agréablement le premier nez. La barrique apporte une note qui reste en parallèle du fruit sans le dénaturer. Tout cela flotte légèrement au-dessus du verre, gaiement.
La bouche est de la même veine. Le toucher est très fin, frais. Vraiment, un vin de contraste dans cette superbe série d'aujourd'hui. Il permet une petite fugue de l’esprit et des papilles.
Un Pessac Léognan du Médoc !!
Cette élégance de bon aloi est aussi constitutive de la finale. Une petite incartade qui met en avant la notion de finesse de Beychevelle. Les tanins sont à maturité et se conjuguent parfaitement avec la vivacité.
Un vin qui donne le meilleur de lui-même maintenant, en phase plateau pendant 3 ans encore.

Château Beychevelle 2010

Du grand, du très grand. La perfection de ce vin rend le travail du dégustateur / commentateur très facile tout d’un coup. Même si cette phrase de Baudelaire est vue et revue, elle convient parfaitement : “Ici tout n’est que calme, luxe et volupté”.
Des fruits noirs qui sortent dans une lenteur magistrale et montent crescendo pour apporter une distrayante distorsion à cette perfection de fruit, de la réglisse caracole au-dessus de cette vague de fruit noirs.
La bouche est grande, généreuse, onctueuse, mais… pas lourde !
Bien au contraire, malgré un poids d’alcool généreux, la combinaison tanins / vivacité est parfaite. Des tanins en grosse couche, que l’on sent sans les ressentir, sans astringence, du bonheur !
La vivacité est là, fidèle à la stylistique du château. Elle donne la mesure de la réussite du millésime, persistante, distinctive.
Un vin très ample, solaire mais très centré.
Garde : autant que vous le pouvez

Château Beychevelle 2013

Un petit twist sur le verre et les arômes gambadent. La montée aromatique n’est pas hors du commun, mais elle est droite et précise. Un fruit rouge, assez mûr, un peu façon coulis. Sans doute expliquée par la présence à hauteur de à 8% de petit-verdot. Une petite touche d’anis.
La mise en bouche commence par une assez bonne viscosité, de la tendresse. Puis arrivent les tanins avec un angle d’attaque un rien austère. Dans la cohésion d’ensemble de la bouche, il apporte un relief moins harmonieux que ne sait le faire le château habituellement.
Un Beychevelle sympathique, soit à boire tout de suite dans ce mode jeune frais, soit dans 4 ou 5 ans le temps de polir un peu plus les tanins.

Château Beychevelle 2014

Une belle couleur sombre qui annonce la concentration de ce millésime jeune.
La lecture des vins jeunes est facile. Tous les composés sont encore détachés et ressortent facilement.
Le nez d’une assez bonne puissance est un petit concert de fruits bien rangés qui ressortent harmonieusement.
Une petite note toastée type pain grillé le rend un encore plus sensuel.
Puis toujours dans un mode décontracté des notes plus verticales de mine de carbone : Un Saint Julien dans les règles de l’art.
Ce 2104 est vraiment un cas d’école du millésime. J’ai mis du temps à comprendre ce millésime en général, mais là, tout d’un coup, une lumière s’allume.
Le trait dominant de ce vin est son touché. La matière couvre la langue, c’est d’une fluidité onctueuse, gracieuse.
Dans l’ADN de vin très centrée, cette ouverture en milieu de bouche est très attractive.
Les tanins finissent par sortir la tête, avec un joli grain.
La finale est de bonne concentration et rappelle la jeunesse du bébé.
Garde : sans prendre de risques, commencer à chatouiller les bouteilles dans 4 ans pour prendre la température.

Château Beychevelle 2015

La couleur annonce le rang de ce vin : un nez d’une belle complexité.
La coloration est toujours pourpre.
La définition du fruit est une d’une belle maturité sans lourdeur, cassis avec des notes fumées du passage dans 50% de barriques neuves.
Un petit hint de laurier : ça sent bon le soleil.
La bouche est un exemple parfait d’équilibre mesuré des grands Saint Julien.
La bouche est aérienne, tout s’enchaine sans aucun à-coup avec la matière.
Son harmonie ne doit pas tromper, un grand potentiel de garde.

Château Beychevelle 2016

Indéniablement un grand Beychevelle dans sa définition aromatique de fruits noirs hyper sensuels mais pas lourds.
On sent qu’il y a du monde au balcon.
La densité est impressionnante, un vin compact très sur le dedans pour l’instant.
La définition des tanins est exemplaire car elle présente puissance et précision. Il y a une rigueur minérale des très grands vins…

Château Beychevelle 2017

Un bien jeune bébé, fin, frais.
La bouche est encore rugueuse, la mise en bouteille l’a sans doute mâché, le revoir dans un an.

Crédit photos : Loïc Siri