
A la découverte de l’Arménie, le plus ancien nouveau pays du vin

En mai 2026, 320 dégustateurs représentant 56 nationalités étaient réunis à Erévan pour déguster quelques 7700 échantillons de vins, rouges, blancs, rosés, effervescents, en lice pour le prestigieux Concours Mondial de Bruxelles. Un évènement qui marque une consécration et une reconnaissance pour le plus ancien des nouveaux pays du vin
comme se présente l’Arménie. Ce slogan donne le ton et éclaire la riche Histoire et les ambitions viticoles de cette petite république d’Asie occidentale.

De la grotte de Vayots Dzor au brandy des Soviets
C’est en effet en Arménie, dans les montagnes du Caucase, qu’a été découverte en 2011 la plus ancienne installation viticole du monde. Un bassin de foulage, une cuve de fermentation en léger contrebas, des vestiges de jarres tapissées de malvidine (un pigment végétal qui provient des baies de raisin noir et de grenade) ont été découverts au cœur de la grotte de Vayots Dzor. Nichée dans une falaise calcaire au-dessus du village d’Areni, cette grotte baptisée Areni-1, probable lieu de rituels et de libations, démontre que les peuplades qui vivaient dans le Caucase à la fin du Chalcolithique détenaient le savoir-faire de la vinification… il y a 6 100 ans.

La tradition viticole se perpétuera en Arménie au fil des siècles, des vignobles royaux ou de monastères aux invasions turques ou iraniennes, jusqu’à une spécialisation, forcée, vers la production de brandy sous l’ère soviétique. Alors que la Géorgie voisine produisait du vin pour tous les pays de l’URSS, l’Arménie est devenue le producteur officiel de Cognac
mais aussi de Madère
et autre Porto
, commercialisés sous ces noms dans l’ancien bloc de l’Est…
Une tradition vitivinicole qui renait et se réinvente
Pays de résilience, à l’histoire tourmentée et à la géographie successivement amputée, l’Arménie a désormais à cœur de se (re)positionner sur l’échiquier mondial de la production de vin. Portée par la Vine and Wine Fondation of Armenia créée en 2016 et soutenue par une politique nationale de soutien et de promotion du vin, l’ambition est de développer la culture (et la consommation) du vin au niveau national et de faire connaitre les vins arméniens à l’international.
Les chiffres restent modestes mais la progression à la hausse peut faire rêver alors que les arrachages font rage ailleurs : le vignoble arménien couvre 15 à 17 000 hectares avec une part, en augmentation, de 15 à 20% désormais dédiée à la production de vin (le reste étant pour le brandy), soit 11 à 13 millions de litres de vin et quelques 600 cuvées produits par 130 domaines. La consommation de vin a, elle, doublé sur les 7 dernières années. En témoignent les nombreux bars à vins de la capitale, comme le pionnier In Vino, ouvert fin 2012. Mais aussi les investissements, majoritairement portés par la diaspora arménienne : 11 millions d’arméniens vivent hors du pays qui recense à peine 3 millions d’habitants sur 30 000 kms2 de territoire.

5 régions viticoles et l’altitude en dénominateur commun
Petit pays de montagnes et de hauts plateaux, l’Arménie affiche 5 régions viticoles marquées par une altitude élevée et un climat continental. Au sud-est, Vayots Dzor aligne des vignes plantées sur des sols argilo-calcaires entre 1 000 et 1 800 mètres d’altitude. En remontant vers le nord, la région Ararat est une vaste plaine agricole ensoleillée aux sols alluvionnaires et argilo-sableux dominée par le célèbre mont sacré et avec des vignes entre 800 et 1 200 mètres d’altitude. Au nord du mont Ararat et à l’ouest de la capitale, la région Armavir, au climat aride, produisait les vins destinés à l’élaboration du brandy et est la plus grande région viticole du pays. Un peu plus au nord, la contrée Aragatsotn affiche des vignobles entre 1 000 et 1 400 mètres sur sols volcaniques apportant fraicheur et minéralité. Et au nord-est, la région du Tavush, aux jolies collines verdoyantes, dessine un vignoble entre 400 et 1 000 mètres d’altitude qui bénéficie d’un climat frais et humide propice notamment aux effervescents. Northern Terroir est une de ces boutique-winery qui mise sur cette région.

Areni, voskehat et les autres cépages autochtones arméniens
Une des particularités du vignoble arménien est qu’il s’agit, très majoritairement, de vignes franches de pied, le Phylloxéra n’ayant pas atteint cette contrée enclavée. Mais la menace pointe, notamment dans certaines régions comme Tavush où les porte-greffes sont apparus ou encore à Artsakh, un territoire viticole perdu lors de la guerre de Haut-Karabakh.
Autre spécificité : les cépages arméniens, largement inconnus en Europe. Fort de son histoire viticole millénaire, le pays revendique plus de 400 cépages autochtones, mais une partie de cette diversité ampélographique a été perdue au temps de l’URSS. Un conservatoire de cépages, créé il y a 10 ans, a pour vocation à documenter cette richesse indigène : 450 variétés et 8 000 plants sont étudiés à Armavir, sur le sol volcanique du plateau de l’Ararat, et un 2èmr conservatoire doit voir le jour dans la région de Tavush.

Parmi les stars locales, l’areni (parfois appelé sev areni) est le trésor national : originaire de la région de Vayots Dzor, cette variété résistante aux gels hivernaux, produit des vins colorés, aux notes de cerise, fruits noirs et épices, réputés pour leur potentiel de garde. Haghtanak, kakhet, khndoghni ou le très rare nreni complètent la panoplie des raisins noirs.
Côté blanc, le voskehat et le kangun se disputent le podium. Cultivé depuis 3 000 ans en Arménie, le voskehat est l’autre cépage ambassadeur
des vins arméniens : ce cépage autochtone de haute altitude, surnommé la baie dorée
, se prête à la production de vins blancs secs, colorés, aromatiques, avec une belle structure et tension, mais aussi de vins doux et effervescents.
Issu d’un croisement de chardonnay, le kangun, très utilisé pour la production de brandy, révèle aujourd’hui son intérêt pour la production d’effervescents : robe claire, arômes de fleurs et fruits blancs, c’est une variété assez versatile qui s’adapte aussi aux assemblages.
Le garan dmak est un autre cépage autochtone blanc apportant de la rondeur tandis que le lalvari et le banants sont deux cépages rares de la région du Tavush.
Quelques cépages internationaux, plantés dans les années 1990 quand la viticulture arménienne a commencé à s’émanciper du marché russe (encore très majoritaire en termes d’export), complètent la gamme variétale.

Entre tradition et renouveau : karas, bulles et vin de grenade
La diversité est aussi celle des wine factories
: gros pressoirs et cuves géantes, micro-winery tendance garagiste, chai en terre battue ou cave premium ultra-moderne. Mais entre les cuves inox et les fûts de chêne français, un symbole de l’art de vinifier à l’arménienne persiste : le karas.

Cette jarre d’argile ovoïde à bout pointu ensevelie partiellement dans le sol assure régulation thermique et micro-aération et est utilisée à la fois pour la vinification et/ou l’élevage des vins. Chez Gevorkian Winery, on perpétue aussi une autre tradition : celle des raisins séchés sur un fil, qui sont rajoutés dans le moût de raisin, mais aussi celle de la fabrication du vin de grenade, une spécialité locale encore largement consommée.

Mais l’Arménie n’échappe pas aux tendances : l’essor des vins effervescents s’appuie sur les caractéristiques propices des cépages locaux et sur la fraicheur apportée par l’altitude. Keush, Lusarev, Karas, Armenia Wine Company ou encore Northern Terroir, une nouvelle boutique-winery établie à Tavush élaborent des bulles en méthode traditionnelle, Charmat et autres PetNat.

Quelques domaines à visiter en Arménie
L’effervescence se retrouve aussi dans la progression du nombre de domaines et de projets viticoles, avec, en 3 décennies, de jolies success-stories.
Dans la région de Vayots Dzor, le domaine Hin Areni, fondé en 2013, déploie ses 32 hectares de vignes à 1 250 mètres d’altitude. Le panorama au sommet du domaine est grandiose, cirque de rangs ondulants cerné de montagnes arides… à faire suivre d’une montagne juteuse de viandes et de quelques zhengyalov hats
au restaurant du domaine, accompagnés des vins maison (7 cuvées, 1.3 millions de bouteilles).


zhengyalov hats
Au nord-ouest d’Erévan, Armenia Wine associe grands moyens et volonté de faire revivre le vin et un village rural. Le domaine, dont les propriétaires ont fait fortune en France, ressemble à une forteresse avec un musée souterrain, un chai de vieillissement impressionnant et une église en cours de construction et propose une large gamme de vins, brandys, vins mutés.


A côté, Van Ardi s’affiche comme la première boutique-winery
d’Arménie, créée en 2008 par une famille émigrée aux Etats-Unis. 17 hectares de vignes mêlent areni, voskehat, kangun à la syrah ou au zinfandel pour une gamme en rouge, blanc et rosé et le domaine accueille brunchs, concerts et événements thématiques.
Plus à l’ouest, Karas signe aussi un retour aux sources pour une famille de la diaspora arménienne en Argentine. Les sols noirs volcaniques y produisent des vins rouges, blancs et rosés, et des visites et dégustations sont organisées, avec vue sur le Mont Ararat.

Kataro raconte une autre histoire, celle de la confiscation des vignes situées dans le Haut-Karabakh et de la reconstruction du domaine à l’est d’Erévan dans une ancienne usine de soie, après avoir réussi à sauver quelques plants de vignes, notamment le cépage endémique de la région d’Artsakh, le khndoghni.
Chez Moonq, domaine créé en 2004 par un ancien diplomate, c’est le nrneni, cépage quasiment disparu qui produit 600 bouteilles confidentielles.
Brandy et art de vivre
Ne pas oublier de visiter les maisons de brandy, qui perpétuent l’art du fameux cognac arménien
, très apprécié, paraît-il, de Churchill.

Dans la région de Tavush, la Ijevan Brandy & Wine Factory, fondée en 1951, est un pur produit de la collectivisation soviétique. Le site abrite de magnifiques chais de vieillissement pour les brandys et vins mutés, des amphores décorées et les fameux karas enterrés.

A Erévan, la NOY Yerevan Ararat Brandy Wine Vodka Factory installée dans une ancienne forteresse invite aussi à visiter ses immenses caves, dédales de foudres et de fûts où l’on déguste des imitations de cognac
et vins fortifiés célèbres.

Quant à la Yerevan Brandy Company, rachetée par Pernod-Ricard, elle propose un musée pour tout savoir sur la double distillation à la vapeur et sur le brandy arménien, fierté nationale et reflet de l’histoire de ce pays surprenant et attachant.

Crédits photos : Alexandra Foissac
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