Les moines, ces grands producteurs de vin

Les moines, ces grands producteurs de vin

Les liens entre le vin et la religion sont multiples ! Et les moines, ces sauveurs et restaurateurs de la civilisation du vin, ont développé le vignoble français. Depuis quelques décennies, cinq établissements monastiques renouent avec la tradition viticole.

Photo de couverture : vendanges à l’Abbaye du Barroux, dans le Vaucluse - Crédit : Abbaye du Barroux

L’apparition de la viticulture monastique

Depuis les origines, le vin possède une dimension spirituelle. C’est la religion chrétienne qui lui a donné ses lettres de noblesse dans l’Eucharistie et ce sont les moines qui ont été les sauveurs et les restaurateurs de la civilisation du vin. D’ailleurs, c’est véritablement au Vème siècle que la viticulture monastique prend son essor.
Lorsque l’empire romain devient chrétien, les communautés monastiques émergent et se développent. Partout où passent les vikings, c’est l’apocalypse, et sans autorité politique, la seule institution stable devient alors l’église. Pour les moines, dès le départ, la possibilité d’un vignoble est l’un des critères essentiels d’emplacement du monastère car il faut du vin pour la messe. Mais pas seulement ! Même si sa consommation est limitée à 30 cl par jour pour les religieux, le vin doit également permettre d’abreuver un public accueilli quotidiennement. A Cluny, au XIème siècle, quelques 2000 personnes stationnaient chaque jour ! De même, vivant de donations des seigneurs et princes de l’époque, les moines se devaient de réserver leur vin d’honneur aux sommités. Question d’image !, explique Marc Paitier, auteur de l’ouvrage Les vignerons du Ciel.

Les monastères, ces entreprises viticoles florissantes

A l’époque carolingienne, vers les VIIème et VIIIème siècles, les monastères deviennent des entreprises. L’abbé est un seigneur, qui dépend d’un évêque ou d’un prince. Leurs vignobles se développant, les moines commercialisent leur production. La puissante abbaye de Saint-Germain-des-Près, avec ses 400 hectares de vignes aux portes de Paris, exporte du vin jusqu’en Angleterre et en Europe du Nord. Les moines sont alors exemptés de taxes, le tonlieu, pour le transport de leurs denrées, explique M. Paitier. Source importante de revenus - la principale - pour les monastères, la production viticole ne cesse d’enfler. Il faudra attendre la tentative de réforme de Benoît d’Aniane, pour ramener les moines vers un esprit de pauvreté, et la création de l’Abbaye de Cluny, en 909, pour revenir à la règle d’origine : le moine doit vivre de son travail sans en tirer profit. Car, même si l’argent de la vigne sert à l’entretien des pauvres, on observe des déviances. La table du religieux est mieux garnie, il achète des terres, alors que jusqu’à présent il s’agissait de donations…, précise M. Paitier.

La constitution d’un vignoble cohérent

On attribue souvent la création des climats bourguignons, avec la notion de terroir et de parcellaire, aux moines cisterciens La littérature va dans ce sens-là et Jacky Rigaux disait même que les moines goûtaient la terre pour évaluer son potentiel. Mais tout a été remis en cause par des chercheurs de l’Université de Dijon qui montrent que les moines mélangeaient les raisins dans la cuve et que cette notion de climat ne serait apparue qu’au XVIIIème siècle. Ce dont on est certain, en revanche, c’est que les moines ont travaillé la vigne du Vème au XVIIIème siècle. Vignerons, ils étaient attachés à la culture de leur vignoble tout au long de leur vie, de quoi leur laisser le temps d’observer l’impact du terroir sur le produit fini., souligne Marc Paitier.

Du Xème au milieu du XIIIème siècle, la civilisation monastique domine l’Europe sous l’impulsion des ordres de Cluny et de Cîteaux. Le vignoble de Cluny s’étend du beaujolais à la côte de Beaune et constitue un haut-lieu de recherche. Cîteaux joue un rôle majeur dans la constitution du vignoble de la Côte de Nuits à travers, notamment, le terroir emblématique du clos de Vougeot. Dès le XIIIe siècle, les moines trouveront dans les familles aristocratiques et bourgeoises de féroces concurrentes. A partir du XIVème siècle, avec la guerre de Cent Ans et les grandes épidémies, les monastères s’affaiblissent pour disparaître en 1790 avec la constitution civile du clergé qui supprime tous les ordres monastiques. Les surfaces cultivées sont revendues à des paysans qui n’ont pas les moyens de produire des vins de qualité. Le vignoble se morcelle. Pendant le XIXème et la grande majorité du XXème siècle, il n’existera plus aucun monastère vigneron en France !

La renaissance de la viticulture monastique en France

Il a fallu attendre la fin du XXème siècle, pour un retour en pointillé d’une viticulture monastique. Et c’est au pied du Ventoux, grâce aux deux Abbayes du Barroux, que le projet Via Caritatis a germé, puis déployé ses ailes.

Les moines de l’Abbaye du Barroux élaborent 3 cuvées - Crédit : Abbaye du Barroux
Les moines de l’Abbaye du Barroux élaborent 3 cuvées - Crédit : Abbaye du Barroux

Ici, les moines cultivent 8 hectares dont la production est vinifiée à la cave coopérative pour les cuvées Lux, Pax et Vox élaborées en partenariat avec les vignerons de la région. Le célèbre œnologue Philippe Cambie, disparu en décembre 2021, a collaboré au projet. Les vins de cet ensemble monastique, qui semble sorti d’un autre temps, sont une belle réussite. D’autres entités religieuses ont retroussé leurs manches ; l’abbaye cistercienne de Saint Honorat (vigneronne dès le Vème siècle), le Monastère de Solan, dans le Gard, tenu par des moniales orthodoxes influencées par Pierre Rabhi vers l’agro-écologie, ou encore l’Abbaye bénédictine de Jouques, près d’Aix-en-Provence. 5 monastères/abbayes, dont une majorité de femmes. Une représentation au diapason de la viticulture moderne, en somme, termine-t-il M.Paitier.

A lire pour en savoir plus : Les vignerons du ciel – Les moines et le vin, Général Marc Paitier, éd. Mareuil, 29,90 €

Lisez aussi notre article Abbaye de Lérins : des vins monastiques et insulaires

Publié , par Romy Ducoulombier