Crise dans le monde du vin : le grand renouveau de Bordeaux

Crise dans le monde du vin : le grand renouveau de Bordeaux

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Bordeaux bashé, Bordeaux critiqué, Bordeaux en crise mais Bordeaux réinventé ? Entre révolution et mutations, le vignoble le plus célèbre du monde s’adapte et se restructure. Tour d’horizon, sur fond de mobilisation de terrain et de tendances internationales.

Le vignoble de Bordeaux, entre mythe et réalité

Bordeaux est mort ? Selon le site Catawiki, marché en ligne pour objets d'exception, Bordeaux domine toujours les ventes aux enchères avec des sommets trustés en 2025 par des Mouton Rothschild 2000 adjugé pour 16 900 €, Margaux 2015 (7 650 €) et autres coffrets de Petrus, Cheval Blanc, Ausone. Malgré les campagnes d’arrachage, le marasme et les arrêts d’exploitation, Bordeaux fait donc toujours rêver et les Primeurs 2025 augurent d’un beau millésime. Mais pour construire l’avenir, c’est tout un vignoble qui se restructure et se réinvente.

Monde du vin : crises en série, défis majeurs, atouts à valoriser

La crise que traverse le Bordelais et ses vins n’est pas la première mais elle est profonde, structurelle, conjoncturelle et conceptuelle. Changement et aléas climatiques, contexte économique, tensions géopolitiques et douanières, chute des exportations, modèle du négoce et de la fameuse Place de Bordeaux critiqués, évolution de la consommation, communication jugée trop élitiste : les défis sont nombreux, peut-être encore plus qu’ailleurs, pour les vins du Bordelais. Pourtant, si Bordeaux est internationalement réputé pour ses grands vins rouges de garde qui souffrent particulièrement de la désaffection actuelle des consommateurs, la région affiche une grande diversité, de terroirs, d’appellations, de couleurs et styles de vins et de typologie de domaines, du grand cru classé au petit domaine confidentiel.

Il faut sauver le soldat Bordeaux !

Face à la crise, la filière se mobilise. En janvier, l’Appel de Bordeaux, cosigné par les différentes instances professionnelles, sollicitait le gouvernement autour de 5 requêtes - administratives, règlementaires et viticoles - pour aider les vignerons. Rappelant que le Bordelais représente 9% de la production viticole française, la Chambre d’Agriculture de Gironde publiait en février le rapport Viticulture Cap 2030 ciblant 6 priorités à court, moyen et long terme. Réviser les modes de conduite, recourir à des cépages tardifs ou résistants, soutenir l’œnotourisme dans les petites exploitations, promouvoir le patriotisme viticole, faciliter la transmission, préserver et moderniser les AOC tout en diversifiant l’offre IGP sont quelques-unes de 35 propositions.

Grandes tendances du renouveau de Bordeaux

Le Comité Interprofessionnel des Vins de Bordeaux (CIVB) promeut, lui, les nouveaux visages du vignoble bordelais. D’un côté, certes, la diminution des surfaces (86 000 hectares en AOC en 2025 soit -9% par rapport à 2024 et -20% en 5 ans) mais de l’autre, l’augmentation de la part certifiée par une démarche environnementale (75% en 2025 vs 25% en 2014).
Des cépages anciens renaissent tandis que de nouvelles variétés d’intérêt à fin d’adaptation sont aussi autorisées.
Le projet DEMONIACC, déclinaison bordelaise du programme national VITILIENCE, étudie comment adapter les systèmes de production face aux contraintes climatiques actuelles et futures.
Citons aussi l’initiative solidaire "Vignerons AVenir" lancée par Château Petrus, Château Cheval Blanc, Château Lafite Rothschild et Château d'Yquem pour aider de jeunes vignerons à structurer leur projet d’installation. L’œnotourisme devient un pilier de diversification et de promotion, de la Cité du Vin aux guinguettes dans les vignes en passant par les multiples et diverses propositions récompensées chaque année par les Best of Wine Tourism.
Et bien sûr les nouveaux vins de Bordeaux : nouvelles appellations (Entre-Deux-Mers rouge ou Médoc blanc), montée en puissance du Crémant, grand retour du Claret et émergence de vins rouges fruités, vifs et légers.

Vignerons et châteaux sur tous les fronts

Au-delà des instances et des préconisations, les domaines, petits et grands, agissent sur le terrain.
Au Château Couronneau, domaine en biodynamie aux confins de la Gironde tout près de la Dordogne, on innove en famille pour faire vivre le domaine et imaginer des Bordeaux classiques et des cuvées très atypiques.

La cave du Château Couronneau - Crédit photo : Château Couronneau
La cave du Château Couronneau - Crédit photo : Château Couronneau

Comme cette Voix des Anges issue d'un assemblage de 4 techniques de vinification - macération semi-carbonique de merlot, merlot macéré, merlot traditionnel, malbec en vinification traditionnelle - qui donne un vin délicat, rond, et élégant, presque bourguignon au nez.

La Voie des Anges aux 4 techniques de vinification
La Voie des Anges aux 4 techniques de vinification

Ou encore ce PetNat 100% Sauvignon et ce Raifir rouge ou blanc à base de jus de raisin fermenté avec des grains de kéfir. La famille Piat a aussi immergé un vin en mer puis déposé un brevet pour reproduire le mouvement de l’océan sur les barriques avec un système appelé Barroll.

Le système Barroll permet de reproduire le mouvement de l'océan sur les barriques - Crédit photo : Château Couronneau
Le système Barroll permet de reproduire le mouvement de l'océan sur les barriques - Crédit photo : Château Couronneau

Sans oublier l’œnotourisme avec des visites conviviales et une tiny house sur le domaine.

Imaginer les grands crus classés de demain

C’est l’ambition affichée du projet La Tour Carnet 2050 porté par Bernard Magrez dans son domaine médocain. L’idée est d’étudier l’impact du réchauffement climatique sur la vigne et d’évaluer la capacité d’adaptation de différents cépages aux conditions climatiques futures. L’expérimentation s’appuie sur un dispositif hightech simulant une hausse des températures et sur une collection de plus de 80 cépages - cépages bordelais classiques mais aussi cépages oubliés - vinifiés séparément. L’enjeu est de voir comment s’adapter face au changement climatique pour pouvoir continuer à élaborer de grands vins de garde. Ne jamais renoncer est la devise de Bernard Magrez.

Bernard Magrez ne renonce pas non plus face à la crise - Crédit photo : Groupe Bernard Magrez
Bernard Magrez ne renonce pas non plus face à la crise - Crédit photo : Groupe Bernard Magrez

Les cépages d’avenir

Merlot, cabernet sauvignon, cabernet franc et autres sauvignon, sémillon et muscadelle constituent le double triptyque en rouge et blanc du Bordeaux. Mais à l’heure du changement climatique, le merlot, notamment, se révèle fragile, ce qui ouvre la voie à un rééquilibrage de l’encépagement traditionnel mais aussi à la montée en puissance des cépages secondaires. Le petit verdot, cépage tardif comme son nom l’indique, devient ainsi intéressant et est même parfois vinifié seul, notamment sur la rive gauche. Autre cépage tardif historique mais minoritaire, la carménère regagne ses lettres de noblesse : le Château Carménère dans le Médoc en a pris le nom et produit un 100% carménère élevé 40 mois en fût. Depuis 2021, 6 nouveaux cépages à fin d’adaptation ont été introduit en complément des 13 autorisés dans le cahier des charges : Arinarnoa, Castets, Marselan, Touriga Nacional pour les rouges et Alvarinho et Liliorila (un croisement de Baroque et Chardonnay) pour les blancs. S’adapter, évoluer, se réinventer.

Le retour en grâce du Claret

Loin des vins à la Parker qui ont fait la gloire de Bordeaux lors des précédentes décennies, la tendance est aux vins rouges légers et fruités. Bordeaux remet donc à l’honneur le Claret, un vin rouge historique du Bordelais, très apprécié des Anglais dès le XIIème siècle puis connu sous le nom de French Claret au XVIIIème. La mention Claret (à ne pas confondre avec le Clairet qui désigne un rosé) a toujours existé dans le cahier des charges de l’AOC Bordeaux mais a été redéfinie en 2025. Elle désigne un vin rouge couleur rubis, aux arômes de fruits rouges mûrs et sans élevage, à consommer frais et rapidement. Dans le Haut-Médoc, Château Paloumey a lancé en 2026 son Claret à base de merlot et cabernet sauvignon tandis que dans l’Entre-Deux-mers, le Château Roquefort et le Château Lauduc proposent un Claret 100% Merlot. Parfaits pour l’été !

Réinventer les vins rouges de Bordeaux

Au-delà du Claret, encore anecdotique, la volonté est de proposer des vins rouges accessibles, en termes de goût, de moment de consommation et de prix. C’est l’idée derrière le Bdx le Jus, un vin rouge fruité, facile et à petit prix lancé dès 2023 par Stéphane Derenoncourt avec les Vignobles Québec (Entre-Deux-Mers). Le Coq’orico du Château Coquillas en AOC Pessac-Léognan passe, lui, partiellement en barrique mais reste facile à vivre dès l’apéro.

Coq’orico du Château Coquillas en AOC Pessac-Léognan
Coq’orico du Château Coquillas en AOC Pessac-Léognan

En janvier 2026, Bernard Magrez, toujours à l’écoute des tendances, a sorti une gamme baptisée Bordeaux N°12, ornée d’étiquettes signées du peintre et graffeur JonOne et présentée comme des vins de rupture et de renaissance. Décliné en rouge et en blanc, Bordeaux N°12 se veut le Bordeaux du quotidien : vin rouge souple et fruité issu de merlot et cabernet sauvignon et vin blanc vif et aromatique typique du sauvignon tiennent leur promesse d’accessibilité… surtout à 5-6 € la bouteille.

Vin blanc et crémant : fer de lance du renouveau ?

Renouant avec sa tradition historique, le Bordelais mise à nouveau sur le blanc, moins touché par la déconsommation. A l’instar des Graves et du Pessac Léognan et tandis que Saint-Emilion poursuit sa réflexion, le Médoc dispose ainsi depuis 2025 de son AOC pour les vins blancs dont le tout premier millésime sera lancé lors de la semaine des Primeurs. Quant au Crémant de Bordeaux, porté par l’engouement pour les bulles, il signe une croissance à deux chiffres avec 13 687 000 cols vendus en 2025. La cuvée Zéphyr lancée par le Château de Malle, récemment repris et magnifiquement restauré, est un 100% sémillon extra-brut, tout en vivacité, né sur ces terroirs de Graves et de Sauternes. Sous le label créatif Villa des Dunes, la maison bordelaise Kressman a, elle, lancé un Pet’Nat à base de Chardonnay, Muscat et Ugni blanc issu d’une seule fermentation sans dégorgement ni dosage. Légèreté à tout point de vue avec un petit 9,5% d’alcool.

Le Pét'Nat de la Maison Kressman
Le Pét'Nat de la Maison Kressman

Un peu plus loin dans le NoLow ? Le Château Sigalas Rabaud, 1er Grand Cru Classé en 1855, vient de lancer le premier liquoreux sans alcool 100% sémillon. La révolution est résolument en marche à Bordeaux, s’adaptant aux tendances mais en croyant à ses terroirs.


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