
Viticulture héroïque : comment les vignobles de l’extrême préparent l’avenir

Quels sont les points communs entre la vallée sinueuse et escarpée du Douro, les vignes de Banyuls qui plongent dans la Méditerranée, les collines du Prosecco ou encore les terrasses du Lavaux avec vue sur les Alpes et le Léman ? Ce sont des vignobles héroïques, sculptés dans la pente, suspendus entre ciel et terre, héritiers de l’Histoire.
Vignobles héroïques et romantiques
Au-delà de ces paysages aussi grandioses que différents, les vignobles héroïques incarnent une réalité commune et s’accordent sur quelques critères-clefs : une altitude supérieure à 500 mètres, des pentes de plus de 30%, une viticulture en terrasses ou sur de petites îles. Autant de facteurs géographiques et culturaux qui se combinent à un travail viticole quasi-exclusivement manuel et à des coûts de production très élevés mais qui racontent aussi un patrimoine farouchement préservé et un héritage séculaire mais toujours vivant. Une viticulture héroïque au sens presque romantique…
C’est d’ailleurs en ces mots qu’a été ouvert le 8ème congrès de la viticulture de montagne et vignobles héroïques qui se tenait en mai à Montreux en Suisse. Des vignobles valeureux et résilients qui doivent être vus comme des modèles et sources d’inspiration pour la société
…

Des vignobles qui défient le temps, des défis dans l’air du temps
Si elle ne représente qu’environ 5% du vignoble mondial, avec de fortes variabilités selon les pays - presque 40% en Suisse, beaucoup moins ailleurs - la viticulture héroïque représente bien plus que ses hectares et hectolitres. Héroïque dans ses paysages, elle l’est dans les conditions de culture et la passion humaine qui la maintient, tant bien que mal mais vaille que vaille, aux 4 coins de l’Europe.
Dans un monde viticole en forte mutation marquée notamment par les aléas et le changement climatique et par la déconsommation, la viticulture héroïque représente une continuité, une transmission et porte certains des atouts qu’on réclame au vin aujourd’hui. Ces vignobles de l’extrême qui produisent des vins rares, se positionnent sur des marchés de niche avec un vrai storytelling
, plus ou moins bien valorisé, mais ancré sur une riche histoire et des paysages de carte postale, propice par ailleurs à la tendance "œnotourisme".
Mais ces vignobles concentrent aussi les difficultés du moment, exacerbées par des coûts de production très élevés et donc une rentabilité hypothétique. Ils font face aussi à des défis spécifiques : main d’œuvre, mécanisation, érosion, gestion de l’eau, conservation du patrimoine…

Cervim : réseau, congrès, concours
Créé en 1987, le Centre de Recherches et d'Étude, de Protection, de Représentation et de Valorisation de la Viticulture de Montagne (Cervim) s’est donné pour mission de sauvegarder, soutenir, valoriser et encourager la viticulture héroïque
. Fédérant les vignobles ancrés sur des territoires en forte pente, des petites îles, dans des aires géographiques à haute valeur paysagère, en terrasses, non mécanisables, le Cervim mène des travaux de recherche et de préservation.
L'objectif de ces travaux de recherche est de définir des solutions permettant de réduire les coûts de production de vin dans ces conditions extrêmes, des initiatives pour protéger le patrimoine que représentent ces vignobles et d’œuvrer au niveau institutionnel pour soutenir et valoriser la viticulture héroïque et les vins qui en sont issus.
Le Cervim organise notamment un congrès international de la viticulture héroïque et un concours œnologique le Mondial des Vins Extrêmes
. Afin de mieux répertorier les vignobles héroïques, le Cervim développe actuellement un modèle de recensement basé sur l’exploitation de données et images satellitaires pour quantifier et qualifier plus précisément – et suivre dans le temps – les vignobles héroïques.
Vignobles héroïques : enjeux et solutions
Les défis sont nombreux pour les vignobles héroïques, plus encore que pour les autres. Il y a l’érosion majorée par les fortes pentes et accentuée avec le changement climatique, la question de l’irrigation dans des climats souvent extrêmes, la pression phytosanitaire, la gestion des sols, des couverts sans herbicides et de l’enherbement dans le talus.

Mais il y a aussi le choix et l’évolution du design des vignobles entre terrasses historiques étroites et banquettes légèrement mécanisables, le travail essentiellement manuel entrainant des coûts de production énormes mais se heurtant aux difficultés de trouver de la main d’œuvre, la productivité très faible. La durabilité économique devient assujettie à des prix de vente élevés difficilement acceptables actuellement.
A ces défis structuraux auxquels les vignobles héroïques sont confrontés, il faut ajouter les enjeux de préservation de la biodiversité mais aussi du patrimoine et des paysages, et de la vitalité des territoires ruraux…
Mais quelques solutions, technologiques et stratégiques, sont explorées et élargissent l’horizon. Des machines avec des outils correcteurs de devers, des chenillettes, *robots et autres drones et hélicoptères pour faciliter le travail du sol, les traitements et la récolte et diminuer la pénibilité.

On parle aussi des dernières avancées en matière d’irrigation de précision, l’intérêt des biostimulants et des variétés PIWI (NDLR : Viticulture raisonnée avec des cépages résistants aux champignons) ou encore des moutons (ou des cochons moins sensibles au cuivre mais qui retournent parfois la terre) sont en cours de test ou déjà progressivement adoptés.
Un œnotourisme différenciant et la mise en avant et en valeur de la notion de viticulture héroïque et du patrimoine paysager et culturel (via les labels Unesco, FAO ou nationaux ou au travers de projets européens fédérateurs) accompagnée d’un récit attractif constituent des leviers précieux pour ces vignobles atypiques. Leur pérennité repose sur un délicat équilibre entre viabilité économique, gestion responsable de l'environnement et continuité sociale.

La Suisse, championne de la viticulture héroïque
La Suisse compte 6 régions viticoles totalisant un peu moins de 15000 hectares : un petit
pays viticole mais dont 30 à 40% du vignoble répond aux critères des vignobles héroïques.
En Suisse, on peut comptabiliser quelques 1700 hectares qui se situent sur des pentes de 30 à 50% et 473 hectares s’accrochaient, en 2024, sur des pentes à plus de 50%. Une proportion importante mais assez logique dans un pays montagneux comme la Suisse.
Parmi ces vignobles d’exception et de l’extrême, on peut citer Lavaux dans le canton de Vaud, mais aussi le Chablais et le Valais : ces 3 régions viticoles ont accueilli, lors du congrès du Cervim, les congressistes venus découvrir in situ ces paysages extraordinaires et les défis et solutions mises en place par les centres de recherche, notamment Agroscope, les vignerons et les acteurs de la filière.

Des défis souvent partagés par les vignobles héroïques du monde entier et qui concentrent les problématiques du monde viticole du XXIème siècle.
Photo Vignette : Le vignoble du Douro - Crédit photo : Alexandra Foissac
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