
Vitipastoralisme : quand les moutons entretiennent le vignoble

Faire paître des troupeaux dans les rangs de vignes pour désherber, fertiliser et préserver des sols fragiles : le vitipastoralisme renoue avec une pratique millénaire. De la Camargue sablonneuse à la Provence argilo-calcaire, ce modèle vertueux séduit ceux qui cherchent à cultiver autrement.
L’hiver, lorsque la vigne est en dormance, les moutons entrent en scène pour entretenir méticuleusement les parcelles de vignes et leurs abords. Cette pratique, que l’on nomme vitipastoralisme, a pour effet vertueux de désherber naturellement les sols et de les enrichir. Pourtant ancestrale, elle réconcilie deux mondes agricoles qui ont pris leurs distances : l’élevage et la viticulture.
La présence de moutons : un cercle vertueux pour les sols viticoles ?
C’est un équilibre écologique global que contribuent à maintenir les moutons lorsqu’ils sont invités à pâturer dans les vignes. En désherbant naturellement les parcelles, ils permettent tout d’abord aux vignerons de limiter le recours aux désherbants chimiques ou mécaniques. Leurs sabots, en piétinant doucement la terre, aèrent le sol sans le compacter. Et leurs déjections constituent un précieux engrais naturel qui restitue à la vigne des éléments nutritifs. La présence animale contribue aussi à un bénéfice souvent méconnu : en retardant les premiers passages mécaniques du printemps, elle réduit la consommation de carburant des engins agricoles et, par extension, l’empreinte carbone de l’exploitation !
Mais la présence des moutons implique une chorégraphie minutieusement établie entre berger et vigneron quant aux choix des parcelles où installer le troupeau et bien sûr, au calendrier. Il faut faire en sorte que les animaux s’en aillent avant l’apparition des premiers bourgeons…
En Camargue, des moutons Mérinos pour protéger des sables fragiles
Sur l’AOP Sable de Camargue – un terroir de 3 000 hectares composé à 80 % de sable –, le vitipastoralisme prend une dimension particulièrement stratégique. Les sols de l’appellation, vulnérables à l’érosion éolienne, sont généralement fixés par des couverts végétaux. À l’automne, les vignerons y sèment de l’orge et de l’avoine dans les inter-rangs qu’ils doivent ensuite tondre. Les céréales qui sortent de terre quelques semaines après les vendanges maintiennent le sable et servent de fourrage, l’hiver, aux troupeaux. Ce sont près de 4 000 moutons Mérinos qui prennent ainsi leurs quartiers dans les vignes camarguaises. L’environnement singulier de ce territoire viticole – avec ses roubines, des petits canaux qui drainent l’eau et structurent les parcelles – facilite et structure grandement la conduite des troupeaux.

Charles Saumade, vigneron au Domaine de Figueirasse, a franchi le pas cette année. Un berger est venu nous voir et on a décidé de se lancer
. 200 moutons ont été installés début février sur ses 55 hectares de vignes, en pleine période de taille. Le résultat est concluant : en 20 jours, les brebis ont assuré la tonte de l’avoine sans un seul passage de tracteur. Mieux encore : sur les parcelles non encore taillées, les moutons ont grignoté les vieilles rafles, rendant le travail de taille plus lisible. Les coups de sécateur sont plus précis et moins nombreux
, se félicite le vigneron. Seul bémol potentiel : il attend de voir si quelques bourgeons ont été grignotés. Surprise à la récolte 2026 !
En Provence, la présence animale au diapason de la biodynamie
A 300 mètres d’altitude, face au massif des Maures sur la commune de Gonfaron, le Château Gasqui est une propriété où la notion de ferme vivante
prime. Sur ce domaine de 100 hectares – dont 25 hectares de vignes entourées de prairies et de forêts –, installé dans un écosystème privilégié, la biodynamie est pratiquée depuis 2009.

Préparations biodynamiques, tisanes de plantes, jachères céréalières, potager, oliveraie et compost composent une agriculture de la diversité au sein de laquelle s’intègre naturellement un troupeau de 500 moutons. Louis Lienhart, directeur technique du domaine, travaille depuis longtemps avec une même famille de berger. Chaque année, les animaux viennent s’installer fin février sur la propriété pour y rester tout le mois de mars. Avec un troupeau capable de se nourrir de 4 hectares de fourrages par jour, l’enherbement des vignes est géré en quelques semaines
, explique-t-il. Louis Lienhart sème pour eux un mélange de féveroles, avoine, vesce et seigle. Les couverts végétaux permettent d’occuper le sol en hiver et de créer de la concurrence aux mauvaises herbes. Ils déstabilisent les adventices comme le chiendent, qui adore les sols compacts
, explique-t-il.
Le directeur technique envisage d’ailleurs d’aller plus loin : installer un petit troupeau résident à l’année, dans un parc sur les prés du domaine, pour maintenir en permanence cette dynamique animale. Tous les êtres vivants portent des bactéries qui participent à la biodiversité
, ajoute-t-il.
Une pratique à adapter selon les terroirs ?
Si les bénéfices du vitipastoralisme sont réels, la pratique n’est pas sans contraintes. Louis Lienhart le reconnaît volontiers : sur des sols très humides et limoneux qui ont tendance à se compacter, les sabots des brebis – petits mais concentrant un poids important au centimètre carré – peuvent avoir un effet négatif sur la perméabilité du sol et la circulation de l’air
. La solution ? Travailler avec le berger au cas par cas, en orientant les troupeaux vers les parcelles les plus sèches. Une logique de précision agronomique qui confirme que le vitipastoralisme ne s’improvise pas : il se co-construit, année après année, entre l’éleveur et le vigneron.
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