Sober Curious : l'apéro sans alcool a la côte !

Sober Curious : l'apéro sans alcool a la côte !

Malgré la chaleur, Sarah, 35 ans, s'apprête à rentrer chez elle le sac à dos plein de canettes et de bouteilles, en cette soirée de juillet. Mais dans son panier, aucune trace d'alcool. Les lager sont sans alcool, le champagne est désalcoolisé et le kombucha remplace le spritz.
Comme 32 % des Français (baromètre SOWINE/Dynata 2025), Sarah est une consommatrice de boissons sans alcool ou à teneur réduite — une flexi-buveuse qui n'a pas arrêté l'alcool, mais qui a changé sa façon de consommer. Aussi appelé sober curious, cette partie de la population n’est ni abstinente (15 % des Français selon la Fédération Française des Spiritueux, 2025), ni buveuse excessive, mais un vaste entre-deux. En vingt ans, la France a silencieusement changé de culture : entre 2000 et 2021, la part des Français buvant de l'alcool chaque semaine est passée de 63 % à 39 % (Baromètre Santé publique France 2021).

Il y a deux ans, j'ai commencé à questionner mon rapport à l'alcool. Je ressentais une fatigue chronique, même au travail, témoigne-t-elle. Elle remplace son verre de vin quotidien, et y découvre un plaisir similaire sans les désagréments qui lui pesaient.
Les consommatrices et consommateurs comme Sarah sont les principaux clients d'Augustin Laborde, fondateur du Paon qui Boit, première cave sans alcool à Paris, ouverte en 2022. La plupart de ma clientèle consomme de l'alcool, explique-t-il. Elle veut juste réduire, pour des raisons de santé, de bien-être, et est à la recherche d'alternatives de qualité.

Des bières aux spiritueux : l'offre sans alcool explose

Dans les rayonnages colorés du Paon qui Boit, on trouve de tout : bières sans alcool (IPA, lager, blanche, brune...), vins et champagnes désalcoolisés, mais aussi des créations originales comme cette macération de betterave et mûre qui rappelle les tanins d'un rouge. Whisky, rhum, gin désalcoolisé... Les chouchous du moment ont leur présentoir à l'entrée : les spritz apérol et au sureau sans alcool. Été oblige ! Mais les boissons les plus étonnantes sont celles qui ne sont pas des alternatives.

Kombucha vieilli en fût de chêne, macération abricot et zaatar, kéfir de fruits rouges et poivre Sichuan... On découvre des associations qui rappellent le poivré, le piquant, l'amer, le sucré que l'on aime tant dans les apéritifs habituels.

En 2025, 32% des Français consomment des boissons sans alcool ou à teneur réduite - Crédit photo : Le Paon qui Boit
En 2025, 32% des Français consomment des boissons sans alcool ou à teneur réduite - Crédit photo : Le Paon qui Boit

La cave est passée de 250 à 550 références en trois ans, et une deuxième adresse a ouvert. Les chiffres de marché confirment cette dynamique : 50 % des consommateurs de boissons no-low (spiritueux sans alcool ou à teneur réduite) citent vouloir boire moins comme première motivation, avant la santé (40 %) ou le goût (35 %) (baromètre SOWINE/Dynata 2025). Chez les 18-25 ans, la consommation de ces boissons a progressé de 11 points en un an pour atteindre 51 % (baromètre SOWINE/Dynata 2025).

À Lille, un bar 100% sans alcool séduit une large clientèle

La tendance dépasse largement Paris. À Lille, le bar Central a fait le pari radical du tout sans alcool. Tom, 25 ans, barman maison, y travaille les infusions, fermentations et émulsions végétales pour reproduire la complexité aromatique d'un cocktail classique.
Nous sommes une génération qui choisit de moins consommer. Et les gens en ont marre qu'on leur propose uniquement des sodas s'ils ne boivent pas d'alcool — ils veulent une expérience qualitative, résume-t-il.

Un défi pour ce professionnel du goût qui cherche, avant tout, à satisfaire sa clientèle : En termes de palette aromatique, on arrive à retrouver l'amertume d'un Campari ou la sucrosité naturelle du rhum. C'est comme en cuisine. C'est normal aujourd'hui qu'il y ait des plats et menus vegans et végétariens. Nous nous devons aussi de proposer des offres sans alcool.

A Lille, le bar Central a fait le pari radical du sans alcool - Crédit photo : Central Hostel Lille - Human
A Lille, le bar Central a fait le pari radical du sans alcool - Crédit photo : Central Hostel Lille - Human

Des profils plus larges qu'on ne le croit

Augustin Laborde du Paon qui Boit observe que ses clients sont majoritairement des personnes qui consomment encore de l'alcool : beaucoup ont entre 30 et 40 ans, profils urbains, mais aussi des retraités ayant bu quotidiennement à table et qui, par souci de santé, cherchent une alternative.

Augustin Laborde a ouvert la première cave sans alcool à Paris en 2022 - Crédit photo : Mathieu Menossi
Augustin Laborde a ouvert la première cave sans alcool à Paris en 2022 - Crédit photo : Mathieu Menossi

Amandine, 46 ans, illustre un autre profil — la consommatrice contrainte, qui devient parfois la plus convaincue.
J'ai été obligée d'arrêter l'alcool après une greffe du foie. Je trouvais très agaçant de n'avoir comme alternative que du Perrier© dans les bars. Aujourd'hui je peux prendre un Amaretto sans alcool, une bière sans gluten ni alcool... Je devrais bientôt pouvoir reconsommer de l'alcool, mais je vais continuer à acheter des boissons sans alcool. Je trouve ça génial de pouvoir alterner.

Ce que dit la science et ce qu'elle nuance

Le mouvement sober curious est-il une bonne nouvelle pour la santé publique ? En partie, répond Geoffrey Dufayet, psychologue clinicien au service de psychiatrie-addictologie de l'hôpital Bichat-Claude Bernard (AP-HP). Il rappelle d'abord ce que signifie cliniquement un trouble de l'usage de l'alcool : perte de la liberté de s'abstenir, obsession centrée sur le produit, et poursuite de la consommation malgré la connaissance du risque.

Sur la réduction comme stratégie thérapeutique, le spécialiste est nuancé : la démarche est proposée de plus en plus en thérapie, le patient étant invité à contrôler sa consommation. Mais les produits sans alcool, eux, ont une limite pour les personnes dépendantes.

La substitution d'un produit alcoolisé par un produit sans alcool similaire ne me paraît pas être la meilleure stratégie thérapeutique en addictologie, explique-t-il. Une bière sans alcool a le même goût, la même odeur. Elle vient entretenir certains rituels de l'addiction, et le risque est que la personne rebascule vers l'alcool.

Une nuance essentielle donc : le sober curious concerne des personnes qui ont le choix et décident de l'exercer autrement. Ce n'est ni de la sobriété contrainte, ni de l'addiction.

Boire autrement, c’est aussi mieux boire

L'évolution est structurelle. Selon l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), les volumes d'alcool pur mis en vente en France ont reculé de 5,8 % en 2024, portant la consommation à 9,75 litres par habitant cette même année, son niveau le plus bas depuis des décennies (OFDT, Bilan alcool 2024, novembre 2025). Dans ce contexte, le marché des alternatives s'installe durablement : les vins désalcoolisés ont progressé de 21,5 % en valeur sur un an (Into the Minds / Circana 2025), et la bière sans alcool représente désormais 238 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel en France (Into the Minds / Circana 2025).

Sarah, elle, ne se pose plus la question. J'ai passé mon premier Noël sans alcool et cela a très bien été reçu. Quand on explique ses choix, l'entourage ne juge pas. Une liberté tranquille, au fond. Celle de choisir ce que l'on met dans son verre.


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