Pourquoi est-ce si difficile de se passer de produits phytosanitaires en viticulture ?
Pourquoi est-ce si difficile de se passer de produits phytosanitaires en viticulture ?
Publié le lundi 01 octobre 2018

Pourquoi est-ce si difficile de se passer de produits phytosanitaires en viticulture ?

La vigne (Vitis vinifera) est une plante sensible à de nombreuses maladies (mildiou, oïdium, black-rot, botrytis…) et ravageurs (chenilles, cicadelles…) qui, s'ils ne sont pas maîtrisés, peuvent rapidement aboutir à une destruction totale de la récolte ou à un dépérissement du vignoble. L'année 2018, très pluvieuse, a d'ailleurs été particulièrement favorable au développement du mildiou et d'importantes pertes sont à déplorer dans certains châteaux, même sur des parcelles traitées régulièrement (il suffit parfois de plusieurs jours de pluie consécutifs pour perdre une partie importante de la récolte…). Au-delà de cette protection fongicide classique, certains traitements insecticides visant à limiter le développement d'une maladie très contagieuse (flavescence dorée) sont parfois rendus obligatoires par arrêté préfectoral. Ces traitements ciblent le vecteur du phytoplasme (bactérie sans paroi), une cicadelle qui, en se nourrissant sur des vignes infectées, propage la bactérie de manière exponentielle et entraîne le dépérissement du vignoble.

Et les viticulteurs en BIO / Biodynamie alors ?

Ils doivent eux aussi protéger le vignoble et traitent également les vignes avec des produits phytosanitaires à une fréquence supérieure aux viticulteurs conventionnels compte tenu de la faible persistance d'action des produits utilisés qui sont d'origine naturelle. Que les choses soient claires : en l'absence de traitement, une culture pérenne et économiquement viable de la vigne telle que nous la connaissons aujourd'hui est impossible.

La réduction des pesticides, une opportunité d'économiser de l'argent ?

Prenons l'exemple d'une exploitation viticole située dans l'entre deux mers. L'analyse fine de sa comptabilité indique que le coût pour produire une bouteille de vin, l'habiller et la commercialiser est d'environ 3 €. Le coût des produits phytosanitaires employés pour protéger la récolte s'élève quant à lui à 0.06 €. Réduire l'usage de moitié de ces produits (objectif fixé aux agriculteurs par les gouvernements successifs) ne ferait économiser que 3 centimes par bouteille au producteur mais lui ferait prendre des risques considérables de pertes de récolte. Dans des équilibres financiers déjà rendus précaires à cause des intempéries (gel historique de 2017, grêle…), quelle entreprise accepterait de s'engager volontairement et sans réticence dans une stratégie où elle risque de gagner peu et de perdre beaucoup ?

Et la réglementation ?

Contre toute attente et bien que de nombreux articles et émissions aient défrayé la chronique, l'immense majorité des analyses de résidus réalisées par des organismes indépendants montrent que les résidus de pesticides dans les vins sont détectés dans des proportions très en dessous des limites maximales autorisées.

Les pesticides sont-ils dangereux ?

Ces produits ne sont bien évidemment neutres ni pour l'utilisateur ni pour l'environnement et la recherche de solutions permettant de réduire leur usage est une priorité. Toutefois, leur dangerosité est évaluée et les risques, à priori, contrôlés. Compte tenu des contaminations directes inévitables liées à la manipulation et à l'emploi de ces produits, les agriculteurs constituent la couche de la population la plus exposée aux dangers des pesticides. Certaines maladies (Parkinson) et cancers en lien avec l'utilisation des pesticides sont d'ailleurs sur-représentées dans la population agricole qui, néanmoins, demeure moins touchée de manière générale par les maladies que le reste de la population (probablement en lien avec un mode de vie plus sain). Compte tenu de la prise de conscience relativement récente de leur dangerosité et des mesures de protection dorénavant utilisées lors de leur utilisation, on peut imaginer que la situation va s'améliorer et ce d'autant plus que les molécules les plus préoccupantes ont été retirées du marché ces dernières années. Si le monde agricole est, de loin, le principal utilisateur de pesticides, on les retrouve un peu partout dans nos foyers pour de multiples usages (traitement antiparasitaires des animaux domestiques, insecticides, produits anti-fourmis, rodonticides…). Et au-delà des pesticides, nous côtoyons des produits dangereux au quotidien sans forcément prendre de précautions particulières (carburant, produits d'entretien…).

Et demain ?

Si se passer totalement de pesticides en viticulture semble aujourd'hui irréalisable à moyen terme, il existe toutefois des pistes permettant d'envisager une réduction forte de leur usage (utilisation de variétés résistantes, amélioration de l'application des pesticides…) et/ou de leurs impacts (utilisation de produits moins dangereux) moyennant toutefois une augmentation des coûts de production. Le consommacteur que vous êtes a un rôle à jouer et doit accepter de payer plus cher sa bouteille et, plus largement, son panier alimentaire dans la mesure où il est produit avec un recours limité aux produits phytosanitaires. Des efforts ont d'ores et déjà été consentis par le monde agricole pour réduire son impact environnemental et d'autres, clairement, devront l'être. Ne nous acharnons toutefois pas dessus au motif qu'il constitue une cible facile et médiatique. Ainsi, à l'aube d'une catastrophe écologique planétaire annoncée liée à une sur-exploitation générale des ressources qui, sans changement collectif, conduira l'humanité dans une impasse et laissera à nos enfants une terre exsangue, il serait bon que chacun s'interroge sur l'impact de ses propres pratiques sans attendre que les efforts soient toujours consentis par les autres…