Portrait : Olivier Decelle, Passeur d'histoire
Portrait : Olivier Decelle, Passeur d'histoire
Publié le jeudi 28 juin 2018

Portrait : Olivier Decelle, Passeur d'histoire

La silhouette est longiligne, élégante. Une allure à la Yves Saint Laurent. De ces hommes qui font de l'absolu, leur seul véritable leitmotiv. Olivier Decelle fait partie de ces esthètes qui perçoivent la vie, les sens en éveil.

Né à Paris mais d'origine belge, son père, Armand Decelle dès 1973 va asseoir la marque Picard dont la différence qualitative va de suite changer l'image de la congélation. Olivier, assurera la relève et en 1983, la société compte 30 magasins répartis dans toute la France. La démarche philosophique est déjà présente : zéro glutamate, zéro OGM. Pour assurer le meilleur, les éleveurs de bêtes, les producteurs de légumes, de fruits seront passés au crible de son exigence. Olivier va rencontrer toute une filière et convaincre par une recherche extrême de qualité et fera partie de ces hommes qui contribueront à la vague "bio" qui déferlera dans l'industrie agro-alimentaire des années 80.

Doublé d'un hédoniste, ses produits réconcilieront l'image de la congélation avec la cuisine, la grande. Qui n'a pas fondu pour le moelleux au chocolat signé Michel Bras ? De la gastronomie, le vin, les vins, la Bourgogne, Bordeaux peuplent sa vie. En 1999, il tombe sous le charme d'un vignoble à Maury. Mas Amiel subira le sort enviable de 170 HA menés en biodynamie. Olivier Decelle, quarantenaire fringant à qui tout réussit, va devenir vigneron. " Les amis plaisantaient, à 45 ans on change de femme mais pas de travail !" Une rencontre déterminante va le convaincre. Un homme, un oenologue, un des plus fameux d'entre eux, Jacques Boissenot, de ces hommes qui font basculer la vie et Mas Amiel et son terroir complexe va vite marquer sa différence.

"La vigne vous appelle" se remémore Olivier Decelle. Son ami Jacques Boissenot est l'homme de Bordeaux. Une belle s'est endormie au royaume de la crasse de fer et des argiles, voisine Cheval Blanc, L'Evangile, La Dominique dont on entrevoit la silhouette des chais qui ont défrayé les chroniques vineuses. "J'ai les moyens de m'acheter des emmerdements!" En 2004 le financier qui débarquait en cravate Hermes va également céder aux sirènes de Bordeaux. Il va racheter la propriété Jean Faure, au bord de l'asphyxie, s'adjoindre les conseils de Stéphane Derenoncourt qui maîtrise la biodynamie depuis ses premières armes à Pavie-Macquin. Très vite, le style Olivier Decelle va propulser les vins de l'ombre à la lumière des grands.

"Je n'ai jamais autant travaillé que dans le vin" ironise Olivier Decelle. Et pour cause, entre la restitution de la splendeur passée des bâtiments, de l'installation de drains au vignoble, de la complantation des pieds, de la biodynamie en passant par la présence de 3 chevaux qui peuplent les écuries, "2 percherons et 1 breton précisera Anne, sa femme et complice de toujours, le travail est gigantesque. Quand je lui ai montré la propriété délaissée, marquée par l'empreinte d'Emile Peynaud, et face au délabrement ambiant, elle a cru à une plaisanterie."

Le vignoble, ce matin là, est nimbé de cette lumière qui étire les ombres. Au loin, entre les rangs de cabernets, au sol fraichement retourné, une voix féminine scande les ordres à la silhouette gironde d'un percheron. " La biodynamie, n'a pas besoin de label " me rappelle le vigneron qui connait les 17 Ha du vignoble comme sa poche. "Un mouchoir suffisamment petit pour qu'on en connaisse le moindre arpent, le moindre pied." Le vignoble est retourné, labouré sur les biorythmes du calendrier de Maria Thun. " On minéralise à partir du 15 Juillet puis on ne touche plus à rien.
"Toute ma vie professionnelle, je me suis entourée de femmes". Mais des hommes il en parle aussi souvent, comme des références, de Michel Rolland en passant à Eric Rousseau, Sébastien Prieur en Sancerre, par Michel Duclos, le roi de la taille, un illuminé -les bourguignons savent bien que tout passe par la taille- un de ces types qui connait l'homme et la plante ". En 2012, il va faire appel à Hubert de Boüard. "J'attends d'un consultant qu'il accompagne mes rêves."

Olivier Decelle me parlera successivement de toutes les étapes qui mènent à une bouteille de vin. Entre l'état et l'impact environnemental, le roulage des apex, le travail au chais avec ses barriques bordelaises et les foudres de 15Hl, les cuves de béton, les choix de récolte "la surmaturité, c'est la mort," les cépages restent les meilleurs révélateurs de terroir. "En biodynamie, réussir son vin, c'est aussi réussir sa vie" m'assure t'il avec cette sérénité de l'homme qui a fait toutes les guerres.

Dans le jardin qui jouxte le vignoble et les bâtiments, plantés de buis taillés, les poules picorent. Le coq pavane nettement moins depuis que le labrador lui a quelque peu entamé la queue.
La présence animale omniprésente me rappelle une phrase dont je ne me souviens plus l'auteur, "pas de biodynamie sans animal. Les énergies ne sont pas respectées."

Pour comprendre un vin, il faut en appréhender les hommes et le terroir qui l'a vu naître. Ici, le passage du siècle est presque imperceptible. La révolution au chai est faite de classicisme empreint de la plus haute technologie. Les foudres autrichiennes Stockinger, les cuves béton prouvent la volonté de cuvées parcellaires.

La salle de dégustation me confirme l'impression d'esthétisme global qui se dégage du personnage. Monacale et classique, avec une table design au blanc brillant qui accentue le positif-négatif global, des murs de pierre de taille sont ponctués par des photographies remarquables N&B.

4 millésimes d'un vin qui s'avèrent globalement des monstres de verticalité et d'équilibre, charnus mais pas vulgaires, en robe fruitée rouge pourprée par la groseille pour le 2009, une finesse camphrée propre au cabernets francs pour un 2008 étonnant de complexité, un 2010 qui ne se livrera pas de suite, puis démontrera une fois de plus la supériorité des cabernets francs sur argile les années solaires, un 2011, subtil comme un bouquet de violette, d'une finesse à n'en plus finir. Une fois de plus, je serai confondue par la pureté des vins issus de la biodynamie, de la race des géants.

Je quitterai le Château Jean Faure, convaincue que certains vignerons ont une quête absolue quasi-mystique, la même impression m'avait été conférée auparavant par Alain Moueix. Ils deviennent un peu plus que des vignerons, des passeurs d'Histoire.
Le soleil est grimpé très haut dans le ciel, le cèdre qui identifie à coup sûr le vignoble, semble puiser toutes ses forces dans l'air glacé, se préparant sans doute aux futures brûlures de l'été 2018. Saint Emilion peut dormir tranquille, les gardiens du temple séculaire sont en place.

Crédits photo : Marilyn Johnson