Ma tribu médocaine : Rémi Denjean, designer de barriques

Ma tribu médocaine : Rémi Denjean, designer de barriques

Bienvenue dans ce deuxième volet de la série “Ma tribu médocaine”. J’y présente une galerie de portraits de personnages singuliers et attachants qui viennent contredire l'idée d’un médoc inhospitalier, appelé aussi le "Bordeaux bashing".
Après avoir parlé de mon ami le tonnelier Benjamin, nous allons rencontrer un autre ami, designer de barriques à Saint Estèphe.
Deux amis médocains, cela fait déjà beaucoup !
Aujourd’hui dans ma bulle médocaine, je vous emmène à la découverte de l’univers créatif de Rémi Denjean.

Rémi Denjean est un artiste précurseur, qui vient occuper un espace encore vacant dans l’expression autour du vin.
La littérature et la peinture en font l'éloge du vin depuis l’antiquité.
L’architecture est aussi une expression emblématique à travers la diversité des styles des châteaux médocains dès le 19ème siècle. Plus contemporainement, l'émergence de nouveaux logis du vin signés par des pointures mondiales sont de véritables temples bachiques et chics.

Dans ce concert artistique, il manquait une discipline artistique de la modernité : le design.
Le designer crée de nouveaux objetd à la fois esthétiques et adaptés à leur fonction.
Anciennement architecte d'intérieur (concepteur et réalisateur), Rémi a acquis en 20 ans de pratique, une sensibilité, une émotion à modeler des volumes à vivre. Il transpose cette culture sur des nouvelles courbes et lignes : celles de la barrique.

La perfection presque humaine de la courbe de la barrique

La barrique est à elle seule est le symbole exact du vin. Mais aussi sans doute un des premiers objets de design jamais inventé. Par nécessité technique, les lignes de forces lui donnent une esthétique avec un galbe, un touché complètement inattendu. L’utilitaire peut aussi être esthétique.
Enfant artiste, Rémi Denjean l’est devenu pour ouvrir une des voies de communication à sa sensibilité.
Crayon à la main, il a appris seul le dessin. Perspectives, courbes et droites sont son jardin secret depuis toujours. La perfection presque humaine de la courbe de la barrique ne pouvait que retenir son attention, son émotion.
Avec une capacité à visualiser les géométries, Rémi redéploie les plans courbés de la surface de la barrique.
Le choix des formes qu’il crée doit d’abord être séduisant. Son choix est arrêté quand ces formes peuvent retenir deux représentations :
-à la fois celle d’un moment clé de la vie du vin
-autant que celle d’un objet qui aura sa fonction propre
Effet whaou garanti !

Dans une première étape de ce parcours créatif, Rémi se teste pendant un long apprentissage. Il doit d’abord comprendre et maîtriser les matériaux qu’offrent la barrique. Il crée en 2014 son tout premier objet de design : “Le Douwelle".

Le fauteuil Douwelle
Le fauteuil Douwelle

Le fauteuil Douwelle : l’objet barrique devient objet à vivre

Très chirurgicalement, il déroule une barrique et la redéploie pour donner naissance à un fauteuil.
L'intérieur de la barrique s’ouvre pour asseoir son hôte. Cette nouvelle courbe ordonne une pause à celui qui vient s’y asseoir. Le corps parfaitement accepté par ce galbe, l’esprit ne peut que se mettre dans un mode de réceptivité, comme celui de la dégustation du vin.
Le troisième axe d’évocation de ce fauteuil est exprimé par la forme. Elle correspond avec la fameuse silhouette du lieu dans lequel il sera logé : la cité du vin de Bordeaux.
Quoi de mieux qu’un musée pour la culture et la civilisation du vin ? Peut-on rêver meilleur écrin ?
Ce fauteuil aura supporté les séants de stars. On a pu y voir Lambert Wilson, mais aussi que Nathalie Baye…

La cité du vin
La cité du vin

D’autres créations aussi surprenantes vont s’en suivre :

La lampe Karess

En 2015, la lampe Karess sera sa seconde création emblématique.
Plus minimaliste, elle n’est faite que d’une seule douelle.
Cette lumière se met en marche quand on l'effleure. Elle est une évocation tactile du bois.
Tout ceux qui sont rentrés dans une cave où sont allongées les barrique auront voulu tâter la douceur du bois enveloppant le vin.
Elle vaudra à son créateur, d'être nominé lauréat au concours de design "Le Grand Prix des Luminaires". Il sera alors dévoilé au salon Maison & Objet de Paris 2015.
Puis elle servira d’ébauche pour des lampes destinées au champagne Henri Giraud, pour célébrer sa cuvée millésimée Argonne.

La lampe Karess
La lampe Karess

La chaise chilienne

Un nom au parfum d'Amérique du sud, comme une passerelle depuis Bordeaux. Un lien vers les vins de Michel et Dany Rolland sur ce continent.

Rémi Denjean et sa chaise chilienne
Rémi Denjean et sa chaise chilienne

Le comptoir "Autour du monde"

Un comptoir à dégustation où les douelles placées en entourage du plateau sont disposées en rayons. Ils symbolisent les méridiens d’un globe terrestre. Un regard sur les vins voyageurs au long cours.
Concept également validé par la Cité des Vins de Bordeaux.

 Comptoir “Autour du Monde”
Comptoir “Autour du Monde”

Au total, toute une famille d’objets fait maintenant partie du patrimoine artistique de Rémi.
Il est bien trop libre pour revendiquer une appartenance à un courant artistique établi.
Pourtant, on ne peut s'empêcher de penser à une forme de cubisme dans le redéploiement de la forme de la barrique.
Mais il s’agit d’abord d’un détournement de l'objet.
Le reconditionnement artistique de la barrique permet de la sublimer.
Le matériau de départ est transcendé. La conservation des stigmates du vin sur le chêne est une mise en valeur, une mise en mémoire. Une seconde vie est donnée à la barrique. Elle est conservée grâce à sa nouvelle utilité dans l’univers du vin.
Le tout dans une belle écologie.

La stylistique de ces créations est remarquable

L'épure de la ligne en est la signature. Pour chacune de ces œuvres, les droites autant que les courbes s’équilibrent dans la justesse. Cela n’est pas un minimalisme, ni de l’austérité parce-qu’il y a de la générosité et de la sensualité.
Si les formes globales sont très reconnaissables, les éléments et les composants le sont tout autant. Le plus petit dénominateur commun des éléments construisant chaque création de Rémi est évidemment la douelle.
Verticale, horizontale, en creux ou en rondeur, entière ou segmentée, son usage est ici infini.
Les recombinaisons audacieuses de Rémi nous amènent loin de la structure et de la destination première du contenant. Pour autant, la forme de la douelle ne se perd jamais.
Le travail de Rémi est une oeuvre d’inspiration, il n’en est pas moins un magnifique travail d'artisan d’art.
Son sens aigu des détails, le degré de perfection de la finition sont d’abord de l'ébénisterie.
L’homme est discret, observateur et toujours précis dans ses commentaires. On reconnaît son caractère exigeant dans ses créations.

En 2016, Rémi reçoit un gros coup de projecteur. Lors de l'émission “La Maison France 5” spéciale bordeaux, un très joli reportage est fait sur son travail.
L'architecte qu’il est d’abord, est un fan historique de ce programme. Rémi se retrouve propulsé devant 8 millions de spectateurs.
Un choc raconte t-il, mais sans doute une belle récompense pour tout ce cheminement de précurseur.

Profiter de la lumière du Médoc

En 2017, Rémi ne se sent plus à l’aise dans l’atelier partagé de designers où il peaufine ses œuvres. Lassé du centre ville de Bordeaux, il aspire à se rapprocher de la vigne.
Rassuré par la visibilité qu’il a gagné en quelques années, il veut pouvoir se consacrer pleinement à son travail dans un cadre plus inspirant.
Il vend alors sa maison sur Bordeaux et part à la recherche d’un nouvel espace. Il lui servira d’atelier, de résidence et de show-room au cœur des vignobles.
Ce cahier des charges exigeant lui vaudra d’attendre deux ans pour trouver ce nouvel asile.
Après avoir arpenté les graves, d'où il vient, Saint-Emilion puis Pauillac, Saint-Estèphe sera finalement sa nouvelle terre d’adoption.
Avec toute l’exigence de son premier métier d’architecte, son choix s'arrête sur un ancien chai, à barriques !
Au cœur d’un petit bourg préservé, il domine une perspective parfaite sur le vignoble, l’estuaire.
Et cerise sur le château, il fait face au grand cru classé de Calon Ségur.
Le lieu est brut et pour le reconfigurer Rémi reprend son ancien métier. De ce que l’on peut déjà en voir, le résultat risque d'être bluffant. Il a bien l’intention de profiter de la lumière du Médoc.

Couchant devant le Château Calon Ségur
Couchant devant le Château Calon Ségur

En attendant d'avoir terminé son nouveau nid, Rémi prépare la deuxième phase de son exploration artistique.
Son carnet à croquis se remplit de dessins qui marqueront sans doute une évolution importante.
La géométrie puriste des premières œuvres tend à se libérer. La douelle ne sert plus à recomposer un mobilier, mais est le support de sculptures élevées, aériennes, en mouvement.

Entre temps, Rémi est aussi devenu conseiller municipal de sa ville.
Qui a dit que le médoc n’était pas accueillant ? La preuve !
Voilà comment on devient médocain, même néo-médocain.

Merci l’ami.

Crédit photos : Loïc Siri

Retrouvez les autres volets de notre série "Ma Tribu médocaine" :
- Ma tribu médocaine : Benjamin Lasserre, le tonnelier vigneron
- Ma tribu médocaine : Bernard Lartigue, créateur du château Mayne Lalande
- Ma tribu médocaine : Latifa Saikouk, vigneronne du Maroc au Médoc
- Ma tribu médocaine : Osamu Uchida, vigneron nippon