Bérangère et Basile Tesseron : l'interview croisée vigneron / vigneronne

Bérangère et Basile Tesseron : l'interview croisée vigneron / vigneronne

A la vigne, Bérangère Tesseron préside aux destinées du château Larrivaux (Haut-Médoc), Basile Tesseron à celles du château Lafon Rochet (4e grand cru classé, Saint-Estèphe). Dans la vie, ils sont mari et femme. Ils se sont prêtés pour nous au jeu des questions-réponses.

Etes-vous plutôt vin blanc, rouge ou rosé ?

Bérangère

Rouge, sans hésitation ! J'ai été élevée dans un vignoble essentiellement composé de vins rouges. Mon palais et ma culture ont été forgés avec le vin rouge, donc j'ai toujours cette attirance, un peu innée.

Basile

Rouge aussi. J'ai été élevé dans la région des Graves, à Podensac, chez mes grands-parents. Mon grand-père était Pierre Lillet, mon palais a été éduqué au Lillet, mais aujourd'hui, on boit 90 % de rouges. On a la chance d'avoir beaucoup d'amis bordelais qui produisent des vins, donc on échange beaucoup sur les vins.

Plutôt Bordeaux, Bourgogne, ou un autre vignoble de France ou de l'étranger ?

Bérangère

Bordeaux ! C'est une région que l'on affectionne particulièrement, tout naturellement, donc même si on est ouverts et qu'on aime beaucoup déguster des vins d'autres régions, on a tendance à soutenir la nôtre.

Basile

Bordeaux évidemment, car même si on boit de tout, on consomme à 80 % du bordeaux.

A Bordeaux : plutôt rive gauche ou rive droite ?

Les deux, à l'unanimité des Tesseron !

Plutôt agriculture conventionnelle, biologique ou biodynamique ?

Bérangère

A Larrivaux, on n'est ni bio, ni biodynamie, on est à la recherche du toujours mieux faire. Ca ne passe pas forcément par des certifications, mais par des remises en question, des essais... Le but est d'aller toujours plus loin, de se mettre un peu en danger pour comprendre son vignoble, son terroir et sa façon de réagir.

Basile

A Lafon Rochet, pour essayer de respecter le mieux possible l'environnement, on se tourne vers l'agroforesterie, en réimplantant depuis 2008 des haies autour de la propriété. On a la volonté d'en planter entre 5 et 8 ha cette année. Compte-tenu de ce qui est en train de se passer, si on ne fait pas plus attention, on va dans le mur. On est certifiés HVE3 depuis 2017, mais on s'est toujours posé la question de ''comment faire mieux''. Ca fait deux ans qu'on se pose des questions plus globales que celles liées à une certification, par exemple comment consommer moins d'essence, réduire le poids des bouteilles, quelles colles utiliser pour les étiquettes... On veut aller plus loin dans l'ensemble de la réflexion. C'est pareil pour ce que l'on aime boire avec Bérangère, on croit plus dans le vigneron que dans la certification.

Plutôt merlot ou cabernet ?

Bérangère

A Larrivaux, j'ai une majorité de merlot. Des vins avec une majorité de merlot peuvent amener plus de plaisir, tout comme des vins à dominante de cabernet, sans oublier qu'il y a aussi d'autres cépages comme le petit verdot. On n'est pas bloqués du tout sur un cépage, et on boit beaucoup de vins d'assemblage. Notre préférence dépend du vinificateur, du millésime...

Basile

J'ai une majorité de cabernet sauvignon à Lafon Rochet. En réalité, j'aime un cépage ou l'autre, ou un assemblage, pourvu que ce soit bon !

Plutôt vendanges à la main ou à la machine ?

Bérangère

A Larrivaux, on vendange à la machine sauf les jeunes vignes à la main. Il y a l'image de la machine pas forcément reluisante, mais les machines d'aujourd'hui ne font pas le même travail qu'il y a vingt ans. C'est plus doux, avec des tris embarqués... Ramasser à la machine ne veut pas dire être brutaux.

Basile

A Lafon Rochet, on vendange à la main, plus par conviction que par qualité, avec la même équipe depuis 35 ans. Pendant les vendanges, c'est une ambiance formidable, Lafon Rochet est un véritable village!

Le couple Bérangère et Basile Tesseron
Le couple Bérangère et Basile Tesseron

Plutôt cheval ou tracteur ?

Bérangère

On a tous les deux des tracteurs.

Basile

J'ai peur des chevaux, et je ne suis pas vétérinaire pour les gérer ! Pas de chevaux donc, mais on a commencé une démarche sur 5 ha, que l'on va accentuer dans les prochains mois : on va recommencer à enherber et travailler de moins en moins le sol, car en le travaillant trop, on crée des carences, et on tue la vie du sol. On essaie de trouver d'autres solutions, mais pas le cheval qui tasserait le sol.

Une préférence entre le travail au cuvier ou au chai ?

Bérangère

J'adore travailler dans le cuvier, les écoulages, rentrer dans les cuves, les odeurs... A Larrivaux, le cuvier est moins joli que le chai à barriques, mais je préfère être dans une cuve que faire l'ouillage des barriques. On est plus au contact de la matière dans le cuvier que dans le chai.

Basile

Je me suis toujours un peu ennuyé dans les chais à barriques, j'ai toujours préféré le cuvier, dans tous les vignobles où j'ai travaillé. Quand j'étais petit, je traversais le cuvier et j'adorais ça, c'était mon meilleur terrain de jeu, et ça le reste aujourd'hui.

Plutôt élevage en cuve ou barriques ?

Bérangère

Il y a une complémentarité je trouve. Trop de barrique tue le vin, la mode recommence à être au côté authentique, plus fruité, moins boisé, mais l'élevage barrique apporte quand même quelque chose que la cuve n'amène pas. L'idéal, c'est un compromis, : ne pas masquer le fruit, mais juste le sublimer avec une bonne complémentarité entre les deux.

Basile

Aujourd'hui, à Lafon Rochet, on fait un élevage mixte, à la fois avec des cuves en béton, des barriques et des foudres.

Plutôt vins de soif ou vins de garde ?

Bérangère

Vins de soif, des vins qui se boivent ! Cela dit, c'est sympa aussi de ne pas boire que des millésimes très jeunes, donc dans une cave, il faut un mélange des deux.

Basile

Vins de soif. Une bonne bouteille c'est une bouteille vide ! Il y a évidemment des années qu'on peut garder, et d'autres méritent d'être bues vite. On ne peut pas être vigneron soi-même en se disant que les bouteilles ne seront bonnes que dans vingt ans.

Vous êtes mariés, on peut supposer que vous partagez une certaine vision de la vie. Avez-vous aussi une vision commune de la viticulture ?

Bérangère

On est assez complémentaires. Je n'ai pas le même cépage dominant à Larrivaux que Basile à Lafon Rochet, on ne vinifie pas de la même façon, on n'a pas le même œnologue... C'est sympa, parce qu'on aime les mêmes choses, mais on les fait différemment.

Basile

On est loin d'être toujours d'accord, même si à la fin on a plutôt les mêmes goûts et qu'on est souvent d'accord sur le résultat à obtenir. Nos sujets de communication à la maison tournent beaucoup autour du vin, donc on a l'occasion de parler de tout ça !

Ce que vous aimez dans les vins de votre moitié ?

Bérangère

C'est toujours émouvant de boire un vin, que ce soit celui de Basile évidemment, ou d'un ami, quand on sait le travail et la passion de la personne. On prend beaucoup de plaisir à faire nos métiers, mais c'est souvent dur, il n'y a pas que des moments rigolos. Quand on boit un vin, on n'est pas objectif, il y a toute une histoire derrière et le respect du travail et des émotions du vigneron qui l'a créé. Et c'est encore plus vrai quand on boit le vin de son conjoint, parce qu'on sait comment l'année a été, facile ou souvent difficile, et on a vécu le ressenti de l'autre au quotidien.

Basile

Ce que j'aime dans le vin de ma moitié ? Ma moitié ! Plus sérieusement, je suis raccord avec la réponse de Bérangère. On prend beaucoup plus de plaisir à boire les vins de vignerons que l'on connaît en personne, que ce soit nos amis, ou des vignerons rencontrés une ou deux fois et qu'on a trouvé sympathiques. Concernant Larrivaux, sincèrement, j'adore, j'en bois régulièrement, et je suis souvent surpris par la qualité des vins de Bérangère. Plus ça va, et plus ça se concrétise. Les vins qu'elle a faits entre 2005 et aujourd'hui m'ont rarement déçu.

Le vin qui fut le plus grand coup de cœur dans votre vie ?

Heureusement pour nous, il y en a eu plusieurs, commence par répondre Bérangère. Et Basile de compléter : un jour, on était tous les deux à Lafon Rochet, après une journée un peu éprouvante. Bérangère m'a suggéré d'aller chercher une bouteille sympa à la cave. Je suis remonté avec une bouteille de Léoville Las Cases que je pensais être de 1987, mais j'avais mal lu l'année, et c'était en réalité un millésime 1967 ! Ce vin était extraordinaire, vraiment. Ca a été une de nos grandes bouteilles en commun. Ca a été une belle claque, confirme Bérangère, il y avait une fraîcheur, on ne pensait pas que ça allait vieillir comme ça, ça a été un vrai moment de plaisir.