A la découverte du Château Fleur Cardinale

A la découverte du Château Fleur Cardinale

Avec ce début de printemps perturbé, ce n’est plus vous qui allez à la rencontre des vignerons mais ces derniers qui viennent à vous. Et pour commencer cette série de portraits, je vous propose de découvrir le Château Fleur Cardinale à Saint-Emilion grâce à Caroline Decoster, responsable marketing et communication de la propriété mais aussi et surtout membre de la famille des propriétaires qui nous entrouvre les portes de son univers rock’n roll mêlé à celui du vin.

Caroline, Ludovic, Dominique et Florence Decoster
Caroline, Ludovic, Dominique et Florence Decoster

Une propriété familiale

Dans une seconde vie, Dominique Decoster avait une société de porcelaine à Limoges. En 2000, il décide de vendre toutes ses affaires et c’est grâce à Florence, sa femme, en 2001 qu’ils posent leurs valises à Saint-Emilion, endroit qu’ils apprécient et plus particulièrement au Château Fleur Cardinale. C’est un véritable coup de cœur pour le lieu et le terroir qui désormais frôle les 24 hectares.
L’aventure est donc en marche ! C’est ainsi que les rejoint leur fils Ludovic au château puis sa femme, Caroline en 2012.
Situé sur des parcelles parmi les plus hautes et à l’extrême est de l’appellation, Fleur Cardinale est une propriété singulière à plusieurs égards.
Je comprends le coup de cœur pour le paysage si particulier du lieu. Il surplombe les Châteaux Mangot et Faugères qui, en contrebas, sont accrochés à flanc de coteau avec une vue à couper le souffle. Fleur Cardinale quant à lui, profite du plateau supérieur et a donc cette particularité d’avoir chaque année, quelques jours de décalage dans la maturité des raisins et donc dans les dates de vendanges, toujours plus tardives que les autres propriétés de l’appellation. Sans doute une typicité de terroir qui m’a fait avoir un coup de cœur pour ses vins fruités et croquants depuis le début de mon blog en 2012 (un des premiers vins que j’ai pu déguster lors de rencontres professionnelles, il s’agissait d’un 2009 fraîchement mis en bouteille, donc encore bébé, mais dont ma mémoire et mes papilles pourraient vous en parler pendant des heures).

Mais laissons la parole à Caroline Decoster, qui saura mieux que quiconque nous parler de Fleur Cardinale et de son parcours personnel atypique, son arrivée au Château et dans la famille, le tout savamment dosé de rock’n roll ce qui, avouons-le, n’est pas banal dans le petit monde du vin bordelais ! Et cela se confirme avec la sortie d’un magnum en série limitée sur ce thème, à découvrir en fin d’article ! Surprise !

Caroline, présente-toi en quelques lignes : qui es-tu, d’où viens-tu ?

CD : Je suis née à Angers. J’ai une formation scientifique et technique, orientée chimie dans un premier temps, avec un DUT Mesures Physiques à Limoges, puis gestion de projet, avec un diplôme d’ingénieur Qualité et Sûreté de Fonctionnement des Mines de Nantes. Je suis également titulaire d’un DUAD. Je suis directrice marketing et communication de Château Fleur Cardinale depuis 2012.

Pourquoi le vin ?

CD : Je dois avouer que mon apprentissage du vin s’est fait tardivement, et presque sur un coup de tête. Je dois même dire que pendant très longtemps cela ne m’a pas beaucoup intéressée. Mais j’ai eu la chance d’avoir un papa pour qui cela faisait partie de notre patrimoine culturel, et qui appréciait le vin lors des repas en famille le dimanche. Je pense que cela s’est ancré en moi très profondément, et que cela m’a aidée plus tard à y venir.
Car, je n’ai eu mon vrai coup de foudre avec le vin… qu’en Hongrie en 2005 ! Alors que je fais un stage de fin d’études là-bas, je découvre le Tokaji, et je me souviens de mon maître de stage qui me dit que le Tokaji c’est le vin des rois, le roi des vins. Alors que je ne bois pas de vin à cette époque, celui-là m’interpelle.
Après mon diplôme d’ingénieur, j’arrive à Bordeaux en 2006, et je commence à travailler dans la région en tant qu’ingénieure consultante junior pour des entreprises comme EADS, Thalès, le CEA. De son côté, mon tout juste mari Ludovic (nous nous sommes mariés en 2006) travaille chez un négociant à Bordeaux et suit en parallèle des études à la faculté d’œnologie de Bordeaux (et obtient son DUAD cette même année). Il revient régulièrement à la maison avec des bouteilles, et forte de ma découverte des vins de Tokaji, je me laisse tenter par les vins rouges de Bordeaux.

En 2008, je décide de tout abandonner et de reprendre des études, dans le marketing du vin. Alors je repars sur les bancs de l’école, et je fais des études de Management des Vins et Spiritueux à BEM (désormais KEDGE Business School). En parallèle, je travaille en alternance chez des courtiers de Bordeaux, et je découvre l’univers fascinant de la distribution des Grands Crus de Bordeaux. J’ai, à cette époque, la chance de déguster de nombreux grands vins. Enfin, en 2012, mes beaux-parents me proposent de les rejoindre sur la propriété, et de les aider à développer la communication digitale de Château Fleur Cardinale.

Comment tes beaux parents sont-ils arrivés au vin ? Et à Saint-Emilion en particulier ?

CD : Mes beaux-parents sont de Limoges. Mon beau-père était, jusqu’en 2000, propriétaire des porcelaines Haviland. Si nous sommes tous engagés dans cette aventure familiale aujourd’hui, c’est grâce à ma belle-mère, Florence. Car alors que mon beau-père voulait se retirer des affaires, c’est elle qui a eu l’idée en 2001 de racheter un vignoble et de s’installer à Saint-Emilion. Ils s’y sont installés parce qu’ils aimaient les vins de Saint-Emilion, bien avant d’imaginer vivre un jour là-bas. Mais aussi parce que c’est une appellation qui comptait encore à l’époque beaucoup de propriétés familiales habitées à taille humaine, plus faciles à gérer lorsque l’on démarre une nouvelle vie de vignerons. Enfin, parce qu’ils ont eu un véritable coup de foudre pour Château Fleur Cardinale, pour son terroir vallonné et sa campagne environnante.

Explique-nous ta passion pour le rock

CD : Cela remonte à loin… Mon premier souvenir de rock vient de mon premier CD, offert par mon père en 1991 : Genesis, We Can’t Dance. Je suis littéralement obsédée par le titre I Can’t Dance, avec ce son de guitare, grave et lourd. Si l’on se remémore cette époque, notre univers musical était limité aux CDs que l’on pouvait s’acheter, et surtout aux radios que l’on écoutait en boucle. Et dans les années 90, j’écoutais Fun Radio, dont le générique était Come Out and Play de l’album Smash de The Offspring. J’étais fan absolue. La radio diffusait à l’époque beaucoup de rock alternatif / punk / grunge (on était également aux débuts du RnB). J’écoutais Nirvana, Red Hot Chili Peppers, Oasis, Rage Against the Machine, Guns N’Roses… Ces sons ont bercé mon adolescence. Plus tard, avec l’arrivée des MP3 et surtout du streaming, j’ai pu explorer les origines du rock : m’imprégner du rythme des 60's, comprendre les débuts du hard-rock et du métal dans les années 70. C’est fascinant de voir comment tous les genres se sont succédés, et comment ils cohabitent ensemble encore aujourd’hui.

En 2017, j’ai eu une révélation, et je me suis mise à la basse, en partant de zéro. Comme pour le vin, ce fut sur un coup de tête. Et je crois que je suis encore plus obsédée par le rock que je ne l’ai jamais été ! Ludovic est vraiment patient… Je suis passionnée par ce genre musical, parce qu’il traduit une furieuse envie de vivre, un besoin fou de liberté, et parce qu’il rassemble ceux qui l’écoutent. C’est une belle comparaison pour parler de vin…
NDLR : Caroline accompagne le geste aux paroles puisqu’elle a créé une vidéo très ludique qui met en relation le vin et le rock’n roll de manière logique. Et tout à coup, le vin prend des airs de concert survolté. Il ne manquerait plus que le pogo dans les vignes et la boucle serait bouclée !

Quel a été ton cheminement pour arriver jusqu’à la vidéo et l’animation des réseaux sociaux jusqu’au point d’être nommée parmi les 10 propriétés françaises de vin les + influentes sur la toile en 2018 ?

CD : Cela s’est fait très progressivement. Quand j’ai commencé sur les réseaux sociaux en 2012, nous étions très peu de châteaux à avoir une page Facebook. L’envie au départ était très simple : j’avais décidé de tenir une sorte de journal, en racontant notre vie à Fleur Cardinale. Parce-que c’était nouveau pour moi aussi, que je m’émerveillais de tout, et parce qu’il y avait des tas de choses à partager au fur et à mesure de ce que j’apprenais à la vigne. Mais très vite, je me suis demandée si la photo de grappe que je venais de poster pouvait VRAIMENT intéresser les gens. Car cette grappe n’était franchement pas très différente de toutes celles que l’on pouvait voir ailleurs sur la toile. J’ai eu envie de partager toutes ces choses, mais différemment, et de montrer qu’on ne peut pas réduire l’image du métier de vigneron à une photo de grappe ou à un verre de vin posé sur une barrique. La chance, c’est que j’ai environ 10 idées à la seconde, et surtout que toujours j’ai carte blanche de la part de mes beaux-parents. Alors je me suis emparée d’une nouvelle mission : offrir un contenu sympa, décalé, différent, pédagogique, mais toujours authentique. Puis je suis passée à la vidéo, cela me permettait d’explorer encore plus de possibilités. Il faut croire que cela a bien fonctionné, puisque les gens nous suivent désormais assidûment, et que certains ont commencé à déguster nos vins après avoir seulement visionné nos vidéos !

Petit point actu : en ces temps compliqués de confinement et donc de non-activité au public, que se passe-t-il concrètement au Château ? Equipes réduites ? Mesures d’hygiène particulières ? Quel impact a ou aura l’annulation ou le report des primeurs sur la gestion des stocks ?

CD : Si l’activité globale en France s’est ralentie, la vigne, elle, continue son cycle inlassablement. Il nous faut avancer encore le travail pour ne pas perdre la récolte. Nous avons déjà tout perdu en 2017, on ne veut pas avoir à revivre ça (suite à deux épisodes de gel brefs mais très intenses en fin de printemps ayant entraîné la perte de beaucoup de production pour tous les château du bordelais et de bien d’autres régions viticoles de France, NDLR). Mais il faut le faire en prenant toutes les précautions possibles.
Et pour cela, Ludovic n’a pas attendu les mesures de confinement annoncées samedi 14 mars pour agir. Dès le lundi 9, il organisait déjà une réunion avec toute l’équipe interne pour dire que nous étions tous très préoccupés, et qu’il fallait absolument respecter les gestes barrière. Quand le gouvernement a annoncé la fermeture des écoles le jeudi 12, nous avons été obligés de nous réorganiser en interne, car la plupart d’entre nous ont des enfants et doivent s’absenter certains jours de la semaine pour pouvoir les garder en alternance avec leur conjoint(e). Le lundi 16, nous avons également réorganisé la pause déjeuner pour éviter que trop de membres de l’équipe ne déjeunent ensemble dans la même pièce. Le travail a été contraint : dans les chais, un seul ouvrier à la fois, et à la vigne un ouvrier tous les trois rangs, en quinconce. Nous avons équipé les chais de tout le matériel d’hygiène pour désinfecter régulièrement le matériel et les espaces.
Enfin, quelles que soient les mesures proposées par le gouvernement, nous avons d’ores et déjà annoncé à toute l’équipe que nous leur garantissions 100% de leur salaire, quelle que soit la situation : qu’ils doivent s’absenter pour s’occuper d’une personne malade, ou qu’ils soient eux-mêmes malades.
Concernant les Primeurs, c’est une autre histoire. Pour le moment, tous nos efforts sont tournés vers la vigne, pour faire en sorte que la campagne du 2020 commence dans les meilleures conditions possibles. Je commence à avoir des acheteurs au téléphone qui pensent qu’il serait bien qu’il y ait quand même des Primeurs en mai ou juin. Pas à l’automne, car cela signifierait pour eux de devoir mobiliser de l’argent pour deux campagnes successives en très peu de temps. Mais, pour le moment, personne n’a envie d’acheter. Ce qui est sûr, c’est que personne à ce jour ne peut prédire ce qu’il se passera dans les semaines à venir. Alors attendons de voir comment les choses avancent, et surtout protégeons-nous.

Enfin, on ne peut pas parler de Fleur Cardinale sans parler de la petite bombe qui vient d’être lancée sur le commerce bordelais : un magnum en série limitée à un peu plus de 1000 exemplaires. D’où t’es venue cette idée de créer une bouteille à la sauce rock'n roll et est-ce qu’il a été facile de convaincre toute la famille et les équipes de lancer cette pépite un peu folle sur le marché traditionnel des vins de Bordeaux ?

A vrai dire, cette série limitée est née… d’un poisson d’avril !
Le 1er avril 2019, je travaillais de la maison. Il devait être 10h, et comme souvent, j’écoutais du hard-rock en fond sonore. J’ai vu un poisson d’avril passer sur Facebook, et j’ai réalisé que je n’avais rien préparé pour ce jour particulier. Mon œil s’est posé sur la factice de Fleur Cardinale qui était sur mon bureau. Avec le son hard-rock derrière, ça a fait tilt. Je me suis dit que j’allais la détourner, et dire que cela serait la future étiquette de Fleur Cardinale 2018. Alors, j’ai créé une fausse étiquette, où j’ai remplacé le chevalier de la famille par… un hard-rockeur. Je n’avais prévenu personne au chai. Les membres de l’équipe ont découvert l’étiquette sur les réseaux sociaux à midi, en même temps que tout le monde. Ils se sont demandés si c’était vrai !

Les réactions ont été unanimes : les gens ont bien compris que c’était un poisson d’avril, mais beaucoup m’ont dit (surtout en privé) qu’ils adoreraient qu’on la produise en vrai. Sur le moment, je l’ai pas envisagé. Mais au bout de quelques mois, alors que les gens m’en reparlaient régulièrement, je me suis dit que cela pourrait être marrant, mais sur une petite série.
J’en ai parlé à mes beaux-parents et l’été dernier, j’ai contacté la graphiste Lisa Wieland pour qu’elle reprenne mon étiquette du premier avril, mais en allant beaucoup plus dans le détail. L’idée lui a tout de suite plu : ça n’est pas souvent qu’elle a l’occasion de détourner une étiquette de grand cru comme ça ! La philosophie, c’était de conserver les proportions et les couleurs de l’étiquette d’origine, mais en y cachant tous les détails graphiques de l’univers hard-rock. Puis j’ai montré l’étiquette finale à mes beaux-parents… qui ont marqué un petit mouvement de recul dans un premier temps ! Ils ne pensaient pas que nous irions aussi loin ! Et finalement, ils m’ont fait confiance. Nous sommes partis sur une série limitée à 1000 exemplaires, mais face à la demande, nous avons dû augmenter la production à 1500 magnums. Finalement, cette édition limitée, intervenue dans un contexte morose, aura offert un peu de décontraction à tout le monde.

Heureux sont donc les poissons d’avril !

Mais Fleur Cardinale c’est également une propriété tournée vers l’avenir car un nouveau cuvier et un chai sont en chantier (le cuvier est déjà fonctionnel). Bien que mis en pause avec le confinement, la famille Decoster aura dans quelques mois, un nouvel outil au service de la production des vins de la propriété mais également de quoi faire du réceptif œnotouristique et des dégustations dans un écrin de verdure avec une vue panoramique à couper le souffle.

Une 3D du projet de chantier du cuvier et du chai une fois terminée
Une 3D du projet de chantier du cuvier et du chai une fois terminée

L’avenir se dessine également avec les innovations comme ces 2.5 hectares de blanc qui entrerons en production dès l’année 2021 en appellation Bordeaux Blanc. Au menu : sauvignon blanc, sauvignon gris et sémillon.
Et comme tout se joue aussi dans les détails, et que ces détails font un tout (en ce moment plus qu’à d’autres d’ailleurs), la propriété a décidé de supprimer les dorures sur ses étiquettes et d’imprimer ces dernières sur des papiers constitués à 95% de fibres de canne à sucre, de 5% de fibres de chanvre et de lin, le tout avec des encres végétales. Quant aux bouteilles en verre, elles seront désormais plus légères afin d’économiser jusqu’à 8 tonnes de matières premières par an (impact considérable sur le transport et donc la consommation des camions) sans rogner sur leur qualité.
Et dernière nouvelle : le retour d’un second vin : Intuition de Fleur Cardinale avec le millésime 2018 qui sera désormais produit chaque année. Le nom étant lié à l’intuition de Florence Decoster qui pressentait il y a vingt ans que devenir vignerons serait le début d’une belle aventure familiale.