2014 et 2015 : millésimes à la hausse
2014 et 2015 : millésimes à la hausse
Publié le jeudi 02 août 2018

2014 et 2015 : millésimes à la hausse

Redéguster un vin quelques années plus tard après leur embouteillage et plus particulièrement assemblés reste un véritable contrepoint aux dégustations en Primeurs et c'est en cela que réside l'intérêt de ces tastings pilotés depuis 10 ans par Bernard Burtschy, dégustateur et journaliste émérite, que l'on ne présente plus.

Ces tastings organisés pour la Presse étrangère Internationale, se sont déroulés la semaine où, parallèlement la France est devenue championne du Monde de football, quant à l'extérieur, la chaleur d'un été s'est enfin installé.

La Rive Droite recevait une Wine Dream Team, avec entre autres dégustateurs, Siwei Zhu, rédacteur en chef de la revue TasteSpirit.com et son partenaire, Xiang Gao, tous deux basés à Shangaï, Richard Sagala directeur et propriétaire de la prestigieuse école de sommellerie, l'International Butler Academy, le parisien Pascal Marquet de l'Ecole de dégustation Grains Nobles, le Japonais Toshio Maatsura de la revue Wands et moi-même qui suis intervenue sur les deux derniers jours, mon blog ,autant lu en Europe qu'aux Etats-Unis.

Séances de dégustation qui avait pour thème principal deux millésimes les 2015 et 2014, ce dernier accueilli mollement par la presse Primeurs.

"Le millésime 2015 à Bordeaux a largement fait la une de la presse pour sa qualité et il est effectivement très grand sur la Rive Droite (nettement moins sur la Rive Gauche). Beaucoup de crus classés de saint-Emilion sont remarquables.

Moins médiatisé, le millésime 2014 a nettement progressé en un an et sa fraîcheur fait merveille. A l'époque, il n'avait fait l'objet que de commentaires polis et tout le monde a enterré le millésime 2014 depuis. C'est une erreur. Comme quoi, plutôt que de donner des commentaires définitifs en primeur, il vaut mieux revenir et déguster et même redéguster. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage." déclarera Bernard Bursctchy à l'issue des dégustations des Crus Classés de la Rive Droite organisés par Virginie Fisher Larramona au Château Latour Figeac. Propos auxquels Regis Chaigne, vigneron émérite du Château Ballan Larquette, engagé auprès de l'Association des Vignerons indépendants , réagira " Une vérité tellement évidente... En tant que vigneron, je suis très régulièrement surpris de l'évolution de nos propres vins. J'ai beaucoup de mal à comprendre comment on peut émettre un jugement pertinent et aussi implicant en dégustant des échantillons au printemps suivant la récolte..."

Fraîcheur et distinction

Effectivement, goûtés aussi individuellement à la propriété, les crus s'avéreront réguliers, avec une tension et une ciselure précise, avec une fraîcheur mentholée constante "Je partage l'avis de Bernard quand au millésime 2014 trop vite passé à la trappe. Par exemple le Petrus 2014 que nous avons dégusté ensemble présentait mieux que le 2015 et la fraîcheur du millésime ne lui donnait que plus d'élégance. Je me souviens que Lafleur Petrus était tres qualitatif dans les deux millésimes." confirmera Richard Sagala, et les deux journalistes chinois au sortir de la toujours étonnante visite de Petrus, dont les deux millésimes présenteront une belle acidité avec une bouche beaucoup plus fraîche que le nez opulent pour le 2014, et un 2015 sur la retenue mais dont les tanins révèlent encore la maîtrise de la gestion des extractions.

Olivier Berrouet, en digne, héritier de son père qui vinifiera 44 millésimes du mythique cru, nous reçoit dans la blondeur de la salle de dégustation: Les deux millésimes nous attendent, extraits de la fameuse bouteille au verre gravé.
"On maîtrise parfaitement la date des récoltes, déjà dans les années 50/60, Madame Loubat, ramassait 15 jours après tout le monde" se remémorera-t-il entre deux commentaires sur le match qui avait eu lieu la soirée précédente.

Olivier Berrouet par Marilyn Johnson
Olivier Berrouet par Marilyn Johnson

La visite aux établissements Jean-Pierre Moueix sur les quais de Libourne, où la Wine Dream Team sera reçue par Edouard Moueix nous réservera des somptueux Trotanoy et Latour qui confirmeront que la chaleur et la sécheresse de 2014 et des vendanges parcellaires et des cuvaisons plus longues leur donneront raison, nous réservant un voyage dans un sous-bois de violettes et le bâton de zan.

En 2015, les cabernets francs menés à terme du château Hosanna ainsi que les graves et les argiles rouges sur crasse de fer feront merveille face à une climatologie marquée par des épisodes caniculaires, semblables à ,2003 ou 1990, permettent de garder une fraîcheur malgré un fruit très mûr, une maturité aromatique parfaite.

Après un passage au Château Nénin à Pomerol, nous nous rendrons aux chais sublimés de rouge par Jean Nouvel du Château La Dominique où les conditions de dégustation s'avéreront optimum grâce à l'efficience de notre hôte, en la personne de Camille Deslypper-Poupon et les crus dégustés de la collection Fayat, commentés en direct par la nouvelle directrice, Gwendoline Lucas. L'ensemble des crus révèleront une constance Rive Droite et Rive Gauche avec un Clément Pichon 2014 cru bourgeois confidentiel, qui s'avéra sensuel, très typique des cabernets sauvignon, racé, puissant mais équilibré et un inoubliable château Fayat 15, sombre à la bouche sinueuse de mûres et de fruits noirs, empreinte de merlots à parfaite maturité.

Puis le Château Angélus nous reçoit avec les crus de l'ensemble de la famille. Angélus 2015 prouvera encore que les cabernets francs de ce millésime restent une signature indubitable, La Fleur de Bouard fidèle à ses grands merlots élevés sur graves, signent sur les deux millésimes une différence remarquable.

Au Château Trottevieille, Philippe Castéja nous reçoit. La fraicheur de la batisse au classissisme XVIIIe contraste avec la lumière implacable du dehors. Trottevieille 2014 au nez somptueux, étire une bouche sans fin, d'une grande pureté et d'un équilibre sans faille. Encore la marque des cabernets francs récoltés mûrs. Nous aurons la chance de déguster une cuvée de 135 bouteilles, pas commercialisée, 100/100 cabernet franc du millésime 2015. La menthe fraîche foulée se révèle sur une charpente élégante avec cette typicité des saint-émilions qui font de cette appellation une référence des crus de Bordeaux.

Puis, nous ne quitterons pas le plateau, pour rejoindre la dynastie Thienpont. Le père et le fils, Nicolas et Cyrille nous attendent de pied ferme, sur un des spots les plus remarquables de l'appellation, un cru cultivé comme un jardin: Pavie-Macquin. Eblouissante dégustation des vins du tandem Derenoncourt/Thienpont avec un Alcée 2016 qui brille de tous ses feux, éclatant, et un La Prade 2015, au nez déstabilisant, des tanins polis, un véritable panier de fruits mûrs. Quant aux Larcis Ducasse 2014, Pavie-Macqui 15, Beauséjour Duffau Lagarosse 15, on sait de suite que vinification, élevage sont maîtrisés et répondent à des grappes idéalement récoltées.
Puygueraud en blanc 2015 emportera mon coeur avec son nez miellé, sa bouche bien dessinée, fine, aux parfums de jasmin, un vin aérien. Une véritable merveille.

Puis notre folle chevauchée nous mène dans un lieu remarquable, la combe de Barde-Haut. Reçus par les propriétaires, une dégustation de leurs crus dont le dernier cru, Poésia. Les nez plantureux, les équilibres sont décidément la marque des deux millésimes. Camphré et réglissé, Barde-Haut en 2014, mené en bio, dont un PH de 3.5 sur roche calcaire permettra de ne pas sulfiter. Encore un cru emblématique d'un terroir et d'une appellation.

Le plus gros de la dégustation de la Wine Dream Team nous attend à Pomerol, au sein même de la Maison des Vins de l'appellation. 110 vins nous attendent, dégustés à l'aveugle, qui prouveront encore une fois que les deux millésimes nous réserve des surprises. Equilibre, fraîcheur, fraîcheur équilibre. Certains crus me stupéfieront par leur élégance et distinction. Je soulèverai donc leur masque, et je ferai deux constats: ils sont régulièrement menés en agriculture bio et biodynamique et sortent nettement du lot. Je relèverai ainsi Mazeyres, La Rose Figeac et la Croix de Gay, Clos Vieux Taillefer, Le Chemin sur les deux millésimes. A l'aveugle encore, je sortirai Château Bon Pasteur 2014 et La Patache 2015, fruits murs sur fond de violette, Château Pierhem et Bourgneuf remarquables sur le millésime 2014 encore.
Un seul des crus des 150 goûtés ce jour caniculaire s'avéra bouchonné.

On me posera régulièrement cette question: "comment faites-vous pour déguster autant de vins et garder la précision de votre palais? " Je répondrai qu'à ce stade, notre palais ne se trompe plus. Sortent les meilleurs mais aussi... le pire.

Affaire à suivre donc. Rendez-vous est pris en 2019.

Photo copyright Marilyn Johnson