Bordeaux - Primeurs 2019 par Bernard Burtschy

Bordeaux - Primeurs 2019 par Bernard Burtschy

Le millésime 2018 est-il un millésime du siècle ? Sûrement pas, même si quelques vins hors-normes ont été produits, mais par forcément là où on les attendait. Certes, ils ont atteint des niveaux d’alcool records, certes ils ont une fraîcheur tout simplement surprenante, certes, les rouges ont des niveaux de tannins élevés, certes, ils sont déjà très charmants. Cela fait beaucoup d’atouts. Mais derrière ces qualificatifs qui en font des vins déjà très accessibles et de consommation précoce, beaucoup manquent de densité pour en faire des coureurs de fond. Ne boudons pas pour autant notre plaisir et vivons l’instant présent.

Un millésime bien singulier

Réchauffement climatique ou pas ? Le millésime 2018 est en tout cas bien singulier avec un début d’année redoutable de six mois quasiment d’hiver où la vigne emmagasine beaucoup d’eau. Mois de transition par excellence, le mois de juillet est lui aussi terrible, chaud et humide, d’où prolifération de maladies de la vigne où certains y laisseront leur récolte ou presque. Suivent ensuite deux mois de folie en août et en septembre avec une luminosité hors-norme et une incroyable sécheresse qui finit par bloquer la vigne par endroits.

Dans la première partie de l’année avec le temps frais et même froid, le débourrement est tardif, ce qui est logique, mais la floraison début juin se passe à une date à peu près normale et dans de bonnes conditions et même dans d’excellentes conditions. La sortie était abondante et même très abondante dans les secteurs, fort nombreux, qui avaient été touchés par le terrible gel de 2017, ce qui est très classique. Ainsi, le millésime 1992 qui avait suivi l’autre terrible gel de 1991, avait surtout pâti de l’abondance de récolte.

Cependant, cette récolte abondante a été plus ou moins réduite par le calamiteux début de juillet qui a vu le mildiou et même une forme de blackrot s’installer en trois vagues successives. Les producteurs en bio et en biodynamie qui n’étaient pas  couverts  ont beaucoup souffert, mais pas tous. Les plus attentifs et aussi les plus chanceux s’en sont très bien sortis. Les autres qui ne sont pas en bio ont sorti tout l’arsenal chimique pour en venir à bout et qui laissera des traces. On reparlera encore du millésime 2018, parfois même dans les prétoires.

À partir du 16 juillet s’installe un temps beau et surtout très ensoleillé avec une absence historique de taches solaires qui peuvent occulter jusqu’à 15 % de la surface du soleil. Les degrés alcooliques montent alors atteignant des niveaux historiques, sans que pour autant les densités suivent, car beaucoup de vignes fonctionnent au ralenti en raison du stress hydrique.

La qualité des vins

À l’arrivée, après avoir beaucoup souffert, les producteurs bordelais crient au génie avec un millésime du siècle, encore un. Et les dégustateurs locaux leur emboîtent le pas, les autres nettement moins. Pourtant, la réalité est moins simple qu’il n’y paraît d’autant que les vins affichent des degrés alcooliques records, les 15° sont souvent atteints. Les niveaux de tannins sont aussi très élevés, avec une fraîcheur inattendue qui séduit beaucoup les néophytes avec des vins attrayants quasiment prêts à boire. Mais les matières sont relativement minces, ce qui demande une explication.

Conséquence du terrible gel d’avril 2017, les rendements de l’année dernière étaient faibles. Contrecoup classique, l’année suivante se venge avec des rendements élevés à la sortie des raisins comme en 1992 après 1991. Les maladies cryptogamiques du mois de juillet les ont ensuite beaucoup réduits, mais ils restent très confortables pour ceux qui ont largement usé des molécules chimiques, nettement plus faibles chez les bios.

Côté qualité, la sécheresse des mois d’été a été redoutable dans les terroirs précoces qui sont souvent ceux des grands vins. En revanche, les terroirs les plus lourds qui ont toujours du mal à mûrir s’en sortent fort bien. Résultat, les plus belles réussites se situent souvent chez les sans-grades aux terroirs lourds où les prix sont restés très doux. Les terroirs très filtrants des graves qui tiennent les hauts des pavés depuis plus d’un siècle, ne sont pas forcément bien armés pour ces types de situations.

Un brin provocateur, le titre  les derniers seront les premiers  résume cette situation. Pratiquement tous les grands vins sont élaborés sur des terroirs précoces, ce qui leur permet une grande régularité et se distinguer dans le passé. Avec le réchauffement climatique, la donne a changé, mais il ne faut pas négliger la capacité des producteurs à cette nouvelle situation. Néanmoins, il n’en reste pas moins que les terroirs moins bien exposés de l’Entre-deux-Mers ont souvent engendré de très beaux vins. C’est là qu’il faudra chercher les bonnes affaires, même en blanc. Pour cette raison, nous y avons consacré tout un chapitre.

Pourquoi 2018 n’est pas le millésime du siècle.

Indépendamment de leurs caractéristiques propres, d’où une diversité de styles, tous les grands millésimes sont caractérisés par leur grande densité, ce qui permet leurs belles évolutions dans les temps. Et c’est là que le millésime 2018 pèche. Les densités ne sont pas celles des grands millésimes, ce qui peut se voir dans les analyses (que les châteaux rechignent à donner, mais aussi plus pragmatiquement par le poids des baies.

Selon les relevés de l’ISSV Institut des sciences de la vigne et du vin à Bordeaux, à la vendange, les cent baies de merlot de 2018 pesaient 143 g et 126 g pour le cabernet, c’est-à-dire proche du millésime 2017 140 et 131, mais très loin du 2010 125 et 108 g. La comparaison avec 2010 n’est donc pas justifiée du tout.

Que faut-il acheter en primeur ?

Dans les grands vins, la situation est très contrastée. Ceux qui ont une viticulture vertueuse avec des vignes aux enracinements profonds tout comme ceux qui sont situés sur des terroirs argileux, s’en sortent très bien, certains même avec des vins remarquables qui feront date, mais souvent loin des remarquables 2016.

En 2018, il ne faut pas surtout pas se précipiter pour acheter les grands vins. Les 2010 qui avaient atteint des sommets de prix, un peu pour les mêmes raisons, sont de plus en plus l’objet d’un désamour profond et beaucoup de grands amateurs de par le monde cherchent à s’en débarrasser avant que les prix s’écroulent ils n’ont jamais retrouvé les prix des ventes en primeurs. En revanche, ne rechignons pas à notre plaisir et faisons provision de vins aux prix très abordables.

La place de Bordeaux adore enclencher la spéculation sur les vins coûteux en faisant miroiter à l’acheteur la bonne affaire. La dernière bonne affaire pour l’acheteur était le millésime 2008. C’était il y a dix ans… En revanche, le consommateur avisé a toujours intérêt à acheter, chaque année, quelques caisses de beaux Bordeaux. Dans la gamme de prix de vingt à soixante euros, prix primeur hors taxe, Bordeaux sait produire, dans de très belles quantités comme de qualités, de très beaux vins qui sont incomparables, ce qui n’existe nulle par ailleurs dans le monde. Un investissement sans risque qui donnera, dans quelques années de très belles satisfactions.

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